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mardi 8 juillet 2014

Angel - Thierry Mugler : Angel Reborn

Introduction
Cet été, vous aurez sûrement l'occasion de lire sur certains blogs parfums plusieurs textes sur la création culte de Thierry Mugler : Angel. Pourquoi ? A l'occasion d'une nouvelle campagne de communication et d'un ingénieux changement d'égérie, la marque a décidé de tirer des thématiques fortes à partir de ce parfum, et elle nous a proposé de nous les approprier. J'ai l'habitude de décliner ce genre de projet, mais Angel est un parfum qui m'est cher, et cette approche m'a séduit, laissez-moi vous expliquer pourquoi...*




Angel est un parfum capital pour moi car c'est une des rares créations olfactive moderne à avoir réussi et achevé un personnage féminin complexe, tout en renouvelant la figure de la femme un peu bourgeoise, qui se parfume simplement pour être élégante ou séductrice. Cette féminité nouvelle, Thierry Mugler est allé la chercher dans la figure de l'ange, où transparaît une forte dimension post-humaine. Le post-humain est un concept qui me touche particulièrement, le fait que je sois un enfant des années 90 y étant peut-être pour quelque chose. Cette vision d'une humanité progressivement mutée par la machine s'est beaucoup développée après l'avènement de l'informatique, pour trouver son point d'orgue depuis une vingtaine d'années, à travers des champs artistiques divers et variés. Avec ses femmes-robots et ses androïdes insectisantes, Mugler l'applique au milieu de la mode et aussi (et surtout !) du parfum. Dans un futur pas forcément éloigné, Angel projette la construction d'une figure mythologique construite, manufacturée.

De cette féminité inexplorée a découlé la création d'une nouvelle famille olfactive - celle des parfums gourmands - dont Angel est à la fois le pionnier et le chef de file le plus abouti. L'émergence de la technologie a suscité la crainte et le doute dans la conscience humaine, déplaçant l'humanité vers de nouvelles questions. Angel propose des éléments de réponse à ces questions, mais en évitant les constats alarmistes sur les conflits entre l'Homme et la Machine (à l'image d'un 2001) ou entre l'Homme et son environnement (comme peut le suggérer Wall-E). A ces doutes, Angel décline une nouvelle humanité plus réconfortante et propose une renaissance en grandes pompes.


Gravity, A. Cuaron, Photo : E. Lubezki, 2013

Forcément, un tel renouvellement ne pouvait se faire sans une certaine emphase. C'est par un crescendo flamboyant, où se diffuse le sillage monstre que l'on connaît, que se présente Angel, rappelant à juste titre qu'un parfum reste une véritable composition et possède sa propre construction. Comme le soufflait un cher ami (qui se reconnaîtra), la complexité d'Angel lui permet de s'extirper du "bruit des parfums sucrés actuels", faisant ainsi la nuance entre emballement musical et vacarme indistinct.

Qu'une telle création ait eu ce succès là donne finalement de l'espérance sur l'architecture de la parfumerie et son renouveau constant : Angel n'a jamais été simpliste. A l'heure où certains (et mêmes certaines) sont effrayés par la figure d'une femme complexe, Angel propose une sorte d'enclave matriarcale où l'identification est très forte. La marque communique ainsi sur l'image de la tribu pour parler du pouvoir de ce parfum ; j'avoue que ces réflexions sur la féminité et son implication dans le post-humain sont des thèmes qui me touchent. D'autant plus qu'Angel est un des parfums portés par mon père, n'hésitant pas à jouer avec les genres olfactives et à prouver en même temps l'universalité de la parfumerie.

Jerry Hall par Thierry Mugler
La maternité, Mugler y a songé pour 2014 puisque, 19 ans après sa mère Jerry Hall, c'est Georgia May Jagger qui est la nouvelle femme Angel. Espérons que cette passation permettra à la jeunesse, hélas conditionnée aux médiocrités Lancômesques, de s'identifier à la "tribu" Angel, qui reste pour moi un de ces mythes olfactifs toujours aussi fascinants, 22 ans après sa sortie.

J.

*ce texte n'était pas un billet sponsorisé. Je n'ai ni été payé par la marque, ni n'ai reçu de produit pour le rédiger. Vous pouvez aussi lire ma vision de l'extrait d'Angel ici, et là pour l'eau de toilette.

lundi 10 mars 2014

MITSOUKO - Ceci n'est pas un article.


Non, c'est le titre d'une nouvelle (un peu maladroite).

Je m'y étais déjà essayé il y a 3 ans, celle-ci est beaucoup moins centrée sur le parfum mais si vous avez envie de la lire, j'espère qu'elle vous plaira. 

MITSOUKO


Par Phoebus.


        La fumée s'ouvre comme un rideau, mon visage émerge. J'entre dans la trentaine à bout de souffle au dessus d'un gâteau au chocolat.



        Une pluie d'applaudissements me félicite ou me condamne, l'intention n'est pas claire. Cette main que pose ma mère sur mon épaule, tout en découpant le dessert de l'autre, a un touché étrangement compatissant, non ? Et mon père sourit sans plisser des yeux. Fuyants, les yeux.

        J'imagine mes tantes parler bas dans la cuisine, en les voyant s'éloigner encombrées d'assiettes sales - et non, je ne suis pas folle de penser qu'une pie chante. J'ai suffisamment aidé à débarrasser des assiettes pour savoir que les absents ont toujours tort.

        Je sais exactement ce qu'ils ont en tête. Ce qui ne s'est pas dissipé avec la fumée des bougies. Il n'y a que les hommes un peu trop saouls qui soient honnêtes à un repas de famille : je ressers distraitement un verre de digestif à mon oncle.





                                *******





        Lentement, je déchire le silence avec l'emballage des cadeaux qu'on me donne. Des crèmes, des soins. Mes doigts caressent aussitôt des pattes d'oie imaginaires. Je repense à la jolie lingerie que ma mère m'a offert en confidence un peu plus tôt, avant que les premiers invités n'arrivent. Visiblement un thème récurrent émerge et je sens des papillons naître dans mon estomac, ainsi qu'une appréhension bizarre. Je sonde les visages à la recherche d'une sourire moqueur. 
        Mais le dernier paquet a une apparence bien plus innocente.

- On sait que tu aimes beaucoup la parfumerie, appuie l'une de mes tantes alors que je soupèse un flacon rose en forme de pomme d'amour.



        J'embrasse toute la tablée en me demandant si quelqu'un reconnaîtra Mitsouko dans mon cou. Les papillons se calment un peu. Le choix est très mauvais, mais au moins l'intention est bonne. Elle n'a pas tord : j'aime la parfumerie. J'aime une certaine parfumerie comme d'autres aiment Dieu, on peut parler de passion. J'ai tissé un lien très personnel avec des créations qui m'inspirent, m'interrogent et parfois me révèlent à moi même. Je considère qu'un amour est nécessairement intime, et si on me l'avait demandé j'aurais pu révéler quels parfums m'auraient vraiment fait plaisir - je procède ainsi pour mes proches. Deviner est un risque, et un mauvais cadeau a parfois la saveur d'un mariage forcé.



- On n'allait pas prendre n'importe quoi. Je voulais quelque chose de frais, de jeune, pour notre petite Pernelle, poursuit ma tante avant d'ajouter avec malice : la vendeuse nous a assuré qu'il plait beaucoup aux hommes.




        Voilà autre chose. Je rends le sourire qu'elle m'envoie mais pas son clin d’œil. J'ai coché mentalement les mots jeune et plaire dans la liste du prévisible. C'est vrai, à quoi bon s'embêter avec mes goûts bizarres quand ma priorité devrait être d'attirer cet échantillon de deux cent hommes pris dans la rue pour une étude de marché ? 
        Mes joues chauffent, je ne peux plus ignorer le carton plein : chacun de ces cadeaux a été pensé pour me rendre ou me maintenir désirable. Il s'agit de ma famille donc je veux croire que mon bonheur est l'unique finalité de leurs intentions, mais je suis effarée qu'ils ne puissent envisager atteindre ce but autrement qu'en me voyant appartenir à quelqu'un. En fait non : j'en suis fatiguée. Cette pression est tout sauf un phénomène nouveau. Elle est perverse, diffuse, toujours là au détour d'une phrase. Je m'attends dès le premier bretzel que je croque à ce qu'on commente de façon intrusive ma vie privée : C'est quand que tu nous ramènes quelqu'un ? Quand même, il serait temps. Ma chérie je crois que tu travailles trop. Au fait il faut que je te présente le fils du buraliste, un de ces jours. Très mignon.

        Je suis trop faible pour taper du poing sur la table.



- Ça ne va pas ma grande ?

        Près de la fenêtre mon père me regarde en humectant sa roulée. Je pose le flacon, à qui je m'adressais mentalement comme s'il s'agissait d'un crâne. Naturellement discrète, mon silence n'avait interpellé personne, mais mes états d'âme se traduisent toujours en tâches roses sur mon visage et mon décolleté.


        Mon oncle aux oreilles rouge vif intervient juste à temps pour m'empêcher de mentir, en énumérant joyeusement les effets secondaires du schnaps - je ne bois pas d'alcool. Mais mon père oublie ce genre de détails et, peut-être satisfait par cette réponse, tourne le dos à la pièce pour soupirer sa première bouffée. J'oublie à mon tour que souvent, il pose simplement les questions qu'il aimerait qu'on lui pose.




                                *******


        Ils vont divorcer.


        Je m'attendais depuis l'adolescence à ce que ma mère me bloque dans le couloir et me l'annonce d'une voix basse. La seule véritable surprise est qu'elle m'en ait informé tout en me tendant un paquet cadeau Aubade, entre un joyeux anniversaire et un si tu veux changer j'ai le ticket de caisse.
        Un simple "ça ne va plus" m'a été donné comme explication. Je la trouve mal formulée. Car : est-ce déjà allé ? Les ais-je déjà vu s'embrasser spontanément, se sourire et se comprendre, se soutenir ? Je veux bien croire à une certaine pudeur, je veux bien croire en partie à la routine ou l'érosion de la passion. Mais d'aussi loin que je me souvienne, non, ça n'est jamais allé.

        J'étais l'enfant bavarde, un point de convergence pour éviter de se regarder en face. En grandissant c'est le poste de télévision qui a repris ce rôle. J'étais l'ado muette ou révoltée, le sujet d'interminables disputes. Coincée entre deux gardiens de prison sur le canapé, je culpabilisais d'incarner – et pas que physiquement - ce qui les séparaient. L'étudiante qui rentrait les weekends avait la volonté de redevenir un trait d'union entre eux, réfléchissant à des sujets de conversation dé-minés tout en préparant le repas. L'instabilité du climat de notre foyer était ridicule. Je préférais battre l'huile et le vinaigre dans un acharnement désespéré plutôt que d'avouer à voix haute qu'il n'y a plus de moutarde, de peur qu'ils ne commencent à s'accuser l'un l'autre d'avoir oublié d'en acheter. La troisième guerre mondiale tenait à ça.



        Alors pourquoi, je me demande encore en les regardant derrière mon éventail de cartes. C'est du masochisme de maintenir aussi longtemps une situation aussi éreintante.

        Ma tante pose un atout et nous remportons la manche. Mes parents sont en train de perdre à la belote, mais ils sont en équipe. C'est peut-être ça la raison. Parce qu'il faut avoir un partenaire dans la vie, même si c'est pour la rater. Ce sont les règles du jeu. Je n'ai jamais vraiment aimé la belote.







                                *******




        Ma grand-mère somnole sur le canapé. Je remarque le crucifix discret, accroché au mur au dessus d'elle – je veux dire, je suis passé devant un nombre incalculable de fois mais aujourd'hui, je trouve un sens à sa présence. J'y voyais un ornement classique. J'y reconnais maintenant un sceau porteur de valeurs, de coutumes. J'y vois la perpétuation d'un modèle de vie. Une simple croix dans l'intimité d'un foyer, qui en dit si long sur ses habitants. 
        Mes yeux descendent le long du mur pour revenir sur ma grand-mère assoupie. Sa poitrine se lève lentement sur ses bras croisés, ses sourcils sont très froncés. Je n'ai aucun mal à imaginer son accent alsacien menacer ma jeune mère d'être mise à la porte si elle ne se mariait pas avant d'accoucher. Or, je ne pense pas que le Nouveau Testament ait jamais imposé ce genre de procédures.




        Je me demande si mes parents ne sont pas restés fictivement à l'âge de 20 ans, à l'époque de leur rencontre. 30 années de mariage, comme une ellipse avec un retour fracassant à la réalité. La solitude ne ment pas. Un développement personnel avorté sous une pluie de riz à la sortie d'une Église - il y a de quoi sourire. Puis je suis née, parce que moi, on n'allait pas m'avorter. 
        L'ennui avec les crises identitaires, c'est qu'elles se périment. Elles sont tout à fait saines lorsqu'elles agitent des esprits jeunes. Mais le décalage semble insoutenable à l'âge de raison. Je suis au courant pour les anti-dépresseurs de ma mère au fond de sa table de nuit. J'ai conscience que mon père, ce bon chrétien, change l'eau en vin bien trop souvent chaque soir. Et ça me tue. Je ne peux pas les aider comme on aide une bonne copine à se remettre d'une rupture, parce que le problème n'est pas là, ce n'est pas un cœur brisé. C'est bien plus foireux et compliqué que ce qu'un pot d'häagen-dazs devant un DVD de sex & the city peut résoudre.


        La question m'obsède et je ne vois pas d'autre explication : le couple est l'ennemi de la jeunesse. On nous pousse trop tôt à le rechercher mais ce n'est ni plus ni moins que l'exutoire de la lâcheté. Sans prendre en considération la dimension du besoin sexuel, c'est un écran sur lequel on projette toutes nos angoisses à un stade de notre vie où on est en pleine construction. Cela nous évite d'avoir à affronter ce qui nous dérange chez nous, ou d'effectuer le travail nécessaire pour gagner en amour propre. L'amant, c'est le bouc émissaire par lequel on se déresponsabilise d'être en charge de notre propre bonheur. Les jeunes livrent toute entière l'estime d'eux même au regard de l'autre parce que c'est plus facile. Si quelqu'un nous aime, c'est qu'on est digne d'être aimé, CQFD, alors pourquoi chercher plus loin ? 
        Il faut chercher plus loin et ça demande du courage. Il faut avoir le courage de s'aimer soi même, de se regarder vraiment dans la glace sans détourner le regard. On naît seul comme on mourra seul, après tout. Et entre temps, pour espérer être capable d'aimer son prochain, il faut faire ce travail, il faut chercher à s'améliorer, il faut que notre paix intérieure ne dépende pas d'un autre. Autrement, on est dans l'attente. On attend toujours quelque chose, on exige passivement de l'autre qu'il nous apporte ce qui nous manque. Et on est souvent déçu. Et on sait qui blâmer pour ça, ce qui est arrangeant. En vérité la jalousie est bien moins souvent le manque de confiance en l'autre que le manque de confiance en soi. S'il ne lui dit plus qu'elle est belle, elle se sent laide. Si elle n'a pas confiance en elle, sa libido baisse. Si elle ne le désire plus, il se sent impuissant. Et puis vient l’agressivité, l'inévitable réponse du mal-être, qui s'insinue dans le quotidien comme une maladie.

        Le couple sert à partager le bonheur, pas à le fonder. Ce n'est pas une fin en soi et je l'ai compris bien trop tard. J'ai aimé, j'ai exigé, j'ai été frustrée, j'ai pleuré, j'ai insulté. J'en ai voulu à plusieurs Autres dans ma vie avant de réaliser que je ne pouvais en vouloir qu'à moi même. C'est la seule promesse que je me suis faite : apprendre à m'aimer et m'épanouir seule avant de m'autoriser à vieillir avec quelqu'un.
        Le bonheur ne se trouve jamais dans la dépendance. Je suis persuadée qu'il est furieusement individuel. Il se côtoie, il en inspire d'autres, mais il ne se partage pas, sinon ce n'est qu'une illusion. D'ailleurs une rupture n'est que l'éclairage cru de l'état dans lequel se trouvait individuellement deux personnes au moment de se rencontrer. Et à 50 ans, quand on a passé la majeure partie de son existence à s'ignorer, on ne connait plus que ça, la fuite. Les médocs, l'alcool ou Dieu sait quoi d'autre, chacun sa méthode. Parce que tout, tout, tout est de la faute de l'autre, bien sûr.

        Ma mère revient dans la pièce en tenant une cafetière fumante. De sa main libre, elle tire nerveusement sur son T-shirt informe, et je me demande si elle s'est un jour trouvée jolie. 
        Je sens ma rancune évoluer vers une forme de compassion. Je lui en ai voulu – à elle, principalement - pour son insistance à me voir suivre rapidement un chemin qui ne lui a même pas réussi. Je trouvais cela absurde en soi. Je réalise maintenant qu'elle ne connait aucune autre façon d'être heureuse, et n'y a probablement même jamais réfléchi. Alors c'est le mieux qu'elle pense pouvoir me souhaiter, et elle espère simplement que j'aurai plus de chance qu'elle n'a eu.                 Je décide de ne plus lui en vouloir, d'ignorer ce qui m'agace pour n'accepter que sa bienveillance. Je sais que la chance n'a rien à voir là dedans et je refuse de voir la vie comme un jeu de carte.





                                *******





- Mamie, tu me remplaces ?



        Cette fois ci, mon équipe perdait à la belote. Par automatisme, quelqu'un a cité l'adage "malheureux aux jeux, heureux en amour" et j'ai ressenti le besoin urgent d'aller prendre l'air avant que la conversation ne dérive vers ce terrain.



        Le soleil se couche – c'est déjà la fin d'après-midi ? La lumière est belle pour un mois de Janvier. Elle est toujours belle à la campagne. Je crois qu'à elle seule, elle rend supportable mes séjours en province. Une brise glacée disperse mes cheveux et Mitsouko se rappelle à moi.

        Avec un sourire je m'adosse au perron, remonte la fermeture de ma veste jusqu'au menton et place une mèche de cheveux sous mon nez comme une moustache. Quand soudain des bruits.

        Je me retourne et fixe la porte d'entrée, qui étouffe le volume des voix derrière elle avant de s'ouvrir avec énergie. Un jeune homme dont j'ai oublié le nom se mord les joues en s'éloignant sur le gravier, les mains enfoncées dans les poches. Ma jeune cousine, de dix ans ma cadette, apparaît à son tour d'un pas traînant. Elle pianote sur son téléphone en ralentissant, puis lève la tête en entendant claquer la portière de la 206 tuning. Je lâche ma moustache quand elle me remarque.



        Elle s'appelle Marie, et elle aurait pu être jolie. Un maquillage lourd dissimule de beaux yeux qui n'en demandaient pas tant. Ses cheveux ramenés en une queue de cheval hurlent la douleur des décolorations successives. Je grince toujours des dents en remarquant le piercing sous un coin de ses lèvres, qui brise la régularité d'un visage que beaucoup envieraient. J'ai noté un peu plus tôt que son copain est percé au même endroit.

- Il me saoule, donc on va rentrer, soupire t-elle avec humeur.

        C'est la première fois qu'elle m'adresse la parole de la journée. Je me remémore ces deux-là sur le canapé il y a encore vingt minutes, bras et jambes noués comme des écouteurs au fond d'une poche.        Quelque chose d'indéfinissable dans son attitude laisse pourtant penser qu'elle est secrètement satisfaite par son petit drame. Elle poursuit en haussant les épaules :



- Il trouve que je suis fringuée comme une salope pour venir à ton anniversaire.



        C'est ridicule bon sang, elle est en jogging. J'avais oublié à quel point le qualificatif de salope était employé à toutes les sauces dans ce village. Tant qu'à faire, je lui demande pourquoi son copain n'a réalisé l'outrance de sa tenue qu'en fin d'après-midi.
- Et tu verras qu'en 2015 les sneakers feront pute aussi. 
- C'est pas tant la tenue, en fait il a commencé à s'énerver quand tonton Roger m'a dit que je m'embellissais en grandissant.
- OK, là je comprends mieux. C'était vraiment grossier de sa part (elle rit). Non sérieusement, c'est débile de prendre la mouche comme ça.

        Un appel de phare nous interrompt, et Marie fait signe d'attendre par un geste agacé en direction de la voiture.
- Il s'énerve parce qu'il est jaloux, c'est tout.
- D'un oncle. C'est nul.
- Je préfère qu'il soit jaloux. Ça montre qu'il tient à moi.
- Ça ne montre rien du tout.




        Elle me fixe sans comprendre. J'ouvre la bouche puis la referme.
        J'aimerais lui dire qu'elle se trompe et j'aimerais lui expliquer pourquoi. J'aimerais lui apprendre qu'elle aurait pu s'habiller comme elle le voulait sans que cela ne lui porte préjudice. J'aimerais leur expliquer à tous les deux qu'il n'est jamais correct d'appeler ou de se laisser appeler "une salope". J'aimerais qu'ils comprennent que la jalousie n'est pas une preuve d'amour. J'aimerais qu'elle réalise qu'elle n'a de comptes à rendre qu'à elle même. 
        Mais j'ai eu 20 ans moi aussi, et je sais à quel point on se ferme aux conseils qu'on n'a pas demandé. Après quelques secondes de silence, elle me fait la bise et rejoins la voiture.


        La nuit est tombée vite après leur départ. Je n'ai pas très envie de rentrer alors je nettoie le perron en shootant dans les graviers qui s'y sont perdu. 
        Je n'ai aidé personne aujourd'hui. Ni dedans, ni dehors. Un sentiment d'impuissance me voûte légèrement le dos. Je me demande si j'ai raison. Si le vrai bonheur est à ce point individuel qu'on ne peut l'aider à naître chez les autres. Je veux juste que le monde soit un peu plus beau et dans un sens, ce serait dur d'accepter que je ne puisse pas y contribuer.



        Puis mon portable vibre et m'annonce un nouveau message en provenance d'un +33 :



<<Au fait, tu sentais bon.>>



Et je me dis que finalement, je n'ai pas complètement perdu ma journée.




                                        *



NDLA : Je suis désolé, il n'y a pas franchement-franchement de twist final. J'ai commencé à écrire en ayant en tête les codes de la nouvelle, et au final je me suis laissé déborder. Donc j'ai coupé le texte ici pour la publication sur le blog, il y a quand même la fin d'un arc donc ça me semblait assez pertinent.

lundi 9 janvier 2012

Shalimar, Guerlain - Sweet Transvestite

(it's Phoebus, bitch).


  • Bon allez. J'le dis ou pas ?
  • Non, tous les amoureux de Shalimar vont se mettre à flipper.
  • Y'a aucune raison pourtant... Et en plus c'est juste une image personnelle.
  • Rappelle-toi de L'Heure Bleue, certains ont mal digéré le coup de la mamie fourrure.
  • Mais ça, ça prouve juste qu'ils ont pas lu l'article jusqu'au bout... c'était une critique positive en fait.
  • Anyway c'est tendu ton thème là. Y'aura forcément quelqu'un quelque part qui trouvera le moyen de mal le prendre, ou...
  • Oh et puis croûte à la fin, je le dis quand même, j'y tiens.


Oui, j'ai des dialogues intérieurs parfois. (Mais ne vous inquiétez pas, nous allons très bien).
Bref, j'ai senti Shalimar à la bibliothèque sur un transsexuel.


"I'm just a sweet transvestite from transexual transyl-vanilla"


Et c'était supercool pour des raisons que je vais développer dans quelques secondes, mais d'abord je préfère mettre les choses au clair : les références à Tim Curry du Rocky Horror Picture Show s'arrêtent là. C'était juste pour l'accroche. Oui, parce qu'au contraire le transsexuel-de-la-bibliothèque que j'ai croisé en juin pendant mes révisions était très femme, lui.

La bibliothèque en question reste ouverte jusqu'à 23h. Le jeudi soir, il n'est pas rare d'y croiser des étudiantes un peu trop élégantes pour le contexte, mais qui gagnent ainsi du temps en sortant danser directement après la fermeture sans devoir retourner chez elles pour se changer. Pour cette raison je n'ai pas été surpris d'entendre des énièmes talons claquer le long des tables, et encore moins de constater une petite robe rouge sous de très longs cheveux noirs se diriger vers un rayon précis de la section économie. Plus surprenant en revanche, la réponse du sillage qui m'atteignait au moment où l'étudiante disparaissait à l'angle. Lourd, à contretemps, c'était Shalimar dans une version qui était au moins l'Eau de Parfum !.. J'en ai posé mon stylo. C'était tellement plus que ce que j'espérais croiser dans une bibliothèque.

Shalimar fait parti de ces parfums mythiques qui évoluent de manière surprenante sur une journée, mais conservent malgré tout une saveur, une identité, une signature évocatrice à n'importe quelle heure. Rien ne disparait vraiment, seules les proportions changent : ainsi la violence du départ bergamote ascendant vanille/opoponax se mue suavement en une vanille/opoponax ascendant bergamote dans le dernier acte. Ces matières dominent à mon nez, et font toute la magie de Shalimar, mais cet "accord type" ne serait rien sans le soutien du patchouli, du benjoin et de l'iris qui forment un joli écrin de cuir et confèrent une surprenante, puissante marque masculine à l'ensemble. Un parfum du temps où on savait que femme et girly ne veulent pas dire la même chose.

Le tempo de ses chaussures m'avertissait de son retour imminent, mais la vérité c'est que je ne m'étais pas remis à travailler : j'attendais qu'elle ait fait son choix, tourné vers l'allée, me demandant quel genre d'étudiante pouvait snober ainsi les sucraillons mainstream dont elle était le public cible.

De face, le manuel qu'elle tenait nouvellement du bout des doigts a d'abord attiré mon attention sur ses ongles entretenus très longs, et d'un rouge plus soutenu que la robe, plus proche de celui des lèvres. Mais presque instantanément, je notais que ses hanches étaient peut-être un peu trop droites, ses épaules peut-être un peu trop marquées, et sa mâchoire peut-être un peu trop... Ou pas assez ...? Malgré un maquillage et une coiffure soignés, le doute était permis et s'est 'peut-être un peu trop' trahis sur mon visage. L'espace d'une seconde.

Je souhaite sincèrement qu'il ne l'ait pas remarqué. Ou bien est-ce l'habitude qui lui a enseigné à conserver malgré tout, face aux regards, cette démarche confiante sur des talons plus hauts que beaucoup de femmes ne pourraient supporter ?

Seconde vague de Shalimar.

J'étais, en fait, fasciné, par cet homme (homme car de face il avait sans doute plus de 25 ans, tenait plus du chargé de travaux dirigés que de l'étudiant). J'ai toujours été secrètement admiratif des transsexuels. Peut-on être plus brave ? Peut-on être plus honnête ? J'envie cette manière extrême de pouvoir dire "voilà ce que je suis, voici comment je m'aime", d'incarner une vie qui à elle seule est un majeur levé à une société qui ne sera jamais en mesure de comprendre ce qui déborde du traditionnel. On a tous plus ou moins des difficultés à assumer ce qui nous plait et la façon dont on souhaite l'exprimer, nos passions, ce qui fait vivre, coupe le souffle – on peut choisir, on choisi souvent, de se taire, de s'aliéner pour préserver la quiétude des tiers qui ne nous en souhaitent pas tant, par amour, ou par peur de la marginalisation, ou par, ou par.

Le regard des autres m'a toujours atteint et déterminé de manière considérable. On m'a élevé dans la peur de décevoir. Je sais que je ne suis pas dans cette bibliothèque pour les bonnes raisons.

Shalimar, c'est beaucoup de choses. C'est "la demeure de l'amour" en sanscrit. C'est le parfum le plus féminin qui trônera à jamais dans les Sephora, le plus masculin également, le plus sexualisé en tous cas, la rencontre. Shalimar, c'est un best-seller porté par une grande quantité de mamies-fourrure "parce que c'est du Guerlain". Shalimar, c'est le parfum d'une vie pour une infinité de femmes – je ne crois pas aux parfums d'une vie. Et pourtant, porté par ce jeune homme, Shalimar arrivait à devenir l'une des plus belles manifestations d'individualisme qui m'ait été donné de sentir, si juste, précisément juste, le parfum d'une vie, tu ne crois pas aux parfums d'une vie, et alors ?


Shalimar enfin, c'est la certitude de quitter une pièce en laissant planer derrière soi ce majeur levé, ce fond queeré-vanillé à tomber par terre, une éternité.



jeudi 13 octobre 2011

Angel - L'Extrait

L'Extrait avait ce goût du solitaire éternel. Celui qui reste cloitré dans une grande demeure imposante, massive et à la limite de l'austérité, où rien n'est fait pour l'accueil. Le vestibule est un amas de tapis poussiéreux, de tableaux désuets et effrayants, de candélabres en tout point semblables à de la cire suintant des murs serrés et semble le vestige d'une dynastie déchue.

Extrait en Vanité -  © Emilie G. 

Il vagabonde dans ses appartements, seulement accompagné de deux antiques domestiques qui errent éteints, à l'image des vieux meubles de bois nobles qui décorent la maison faussement délabrée. Les couleurs ont perdu d'un éclat qui semble n'avoir jamais existé, et les sons qui traversent des corridors étroits résonnent comme si le foyer était entièrement vide.

Illusions - Emilie G
L'Extrait y règne en maître, majestueux, ayant réduit toute concurrence de beauté. Chaque détail est pensé, muri, a été médité longtemps, comme un grand cru. Chaque élément a été revu dans son aspect le plus subtil, et le plus excessif. Le parquet qui tapisse tous les sols de la demeure reflète une myriade de couleurs  allant de l'orangé au brun le plus sombre. Strié de tons rudes, mais élégants, ce dernier craque sans bruit sous les pas de L'Extrait, dont la démarche sublimée semble être véritablement issu de plancher boisé.

La rage du temps a polarisé chaque facette des coursives. La violence des meubles classiques est exacerbée par le patinage des secondes qui passent. "Trois mille six cents fois par heure, la Seconde Chuchote : Souviens-toi !". C'est le Temps qui impose au sein de L'Extrait toute sa beauté et les détails allant de pair.


L'Extrait, majestueux - © Emilie G. 
Remarquer un pot de miel sur un meuble en acajou vernis n'est rien. Mais sentir sa décomposition sucrée et cailleuse, dont la lenteur est palpable, odorante, est une tout autre chose. Ce détail sensible n'est qu'une humble partie de l'incroyable château. En effet, une minutie mordante se remarque : l'odeur carnassière d'une fleur hante les couloirs froids. Or, aucun pétale n'ornemente les pièces. L'émanation florale évoque une tubéreuse violente, blanche, rouge et verte à la fois. Elle irradie  sans jamais se révéler. Elle brille par une absence remarquée, qui nous permet de visiter maintes pièces à la recherche de l'odeur. Ses particules spectrales flottent dans l'air saturé de poussière, et crient à notre oreille des sons trop graves ou trop aigus pour être entendus. Seul notre esprit semble capter ses appels tortueux. Que penser des décharges chromatiques diffusées par la fleur des appartements de L'Extrait ?


De cette lumière crue, mais d'une majestueuse beauté surgit le noir profond des recoins mystérieux. Alcôves, boudoirs et cabinets apparaissent tout au long de la découverte de ce palais méconnu, révélant aspérités obscures et rudes. La puissante odeur de cette absence de lumière est palpable, saisissable.


Vous découvrirez avec L'Extrait un  monde de curiosités, où les proportions n'ont plus de sens. Où le temps n'est plus l'ennemi, mais le sublime. Où les fleurs s'expriment en fantômes, où le noir est élégant, presque discret et s'allie à son ennemi de toujours, la lumière.


Car aussi illusoire paraisse t-elle, la lumière inonde L'Extrait, ce solitaire avare, qui n'attend que d'être découvert, non pas pour le bonheur de son porteur, mais pour l'essence même de son propre bonheur, qui se suffit à lui même.



"Tantôt sonnera l'heure où le divin Hasard, 
Où l'auguste Vertu, ton épouse encor vierge,

Où le Repentir même (oh ! la dernière auberge !),
Où tout te dira Meurs, vieux lâche ! il est trop tard !"
J.


lundi 1 août 2011

Les Colognes - ( + deux/trois conseils en séduction, parce que bon).

Par Phoebus. 



(NB avant de commencer : l'appellation "eau de cologne" fait en fait référence à la concentration d'un parfum, quelle que soit la famille olfactive à laquelle il appartient (par exemple Amande Persane de R&G est une cologne !). Mais dans le langage courant, l'eau de cologne est un parfum (peu importe la concentration) pour homme, souvent catalogué "pour la drague", où les notes hespéridées dominent clairement la composition).






C'est l'été. Paic Vaisselle, anti-moustique, rince-doigts... Les associations ne manquent pas pour décrire l'Eau de Cologne hyper-cheap dont s'est aspergé le gros relou qui est venu vous accoster à la piscine-party d'hier (pour la suite de l'article, appelons-le Gérard). C'est un peu ça l'ennui, avec les colognes. Quand on découvre le merveilleux monde de la parfumerie, on a souvent tendance à délaisser ses représentants hespéridés, à cause des quelques exemples peu glorieux qu'on a pu sentir au gré des rencontres... C'est vraiment dommage car les colognes, si elles se ressemblent toutes sur mouillette, méritent qu'on y fasse plus attention : elles peuvent se révéler comme de véritables bijoux sur peau. De plus, comme on peut les porter dans presque toutes les situations, elles sont un must-have qui se doit d'être représenté à la base de toute perfumothèque solide (et là vous vous dites : mince, je n'ai pas de cologne dans ma collection, et Phoebus vient de me donner une bonne raison de claquer mon argent pour remédier à ça, pauvre de moi ! $o$).


Mais revenons-en à Gérard. Il n'était pourtant pas si mal inspiré : j'ai toujours dit qu'on sous-estime trop souvent le potentiel d'attraction de la cologne. A condition qu'elle soit de qualité, elle sera à coup sûr d'une efficacité redoutable appliquée sur le bon homme au bon moment. A l'opposé de la distance des floraux ou du mystère des orientaux, les eaux fraiches et hespéridées ont ce petit quelque chose d'intemporel, de rassurant, qui fait sourire et attire. C'est en quelque sorte la famille de parfum la plus sociable, et donc un choix idéal pour faire fondre quelqu'un qui n'est déjà pas insensible à votre charme

Mais... - et là je m'adresse à tous les Gérards in da place – n'oubliez pas que vous ne séduirez j.a.m.a.i.s quelqu'un uniquement avec votre parfum. Comme tous les accessoires, il est...eh bien, accessoire, donc on PEUT s'en passer, mais surtout il est à double tranchant : utilisé de façon cohérente, c'est un plus, mais la moindre erreur peut faire cafouiller tout le reste de vos efforts...

Compris, mmh....?
...
-soupir-

Le message subliminal que j'essaye de faire passer est sans doute trop subtil alors je vais l'écrire en lettres capitales : SI VOUS SAVEZ QUE VOUS ETES MOCHE, LOURD, BAVARD ET EN RUT, NE VOUS PARFUMEZ PAS, vous n'obtiendrez rien de plus de votre interlocuteur/trice mais lui/elle en revanche conservera un souvenir olfactif désastreux. C'est à cause de gens comme vous que des parfums comme One Million ont rétrogradé de "passable" à "totalement médiocre" dans l'imaginaire collectif perfumista. Vous ne faites qu'empirer les choses, vous le savez, ça ?

Bref bref bref.
Je pense qu'il est grand temps de laisser quelque part sur internet quelques conseils parfumés qui, je l'espère, ne tomberont pas dans les narines d'un anosmique.



Exemple 1) : Allure pour Homme Edition Blanche, de Chanel. Conseil : Style & Discrétion.



Mettons Gérard en situation. Je vous pose le contexte : soirée bowling avec les collègues. Cible : la petite nouvelle de l'équipe, qui est très jolie et parait-il, célibataire (déjà là Gérard, tu devrais te méfier, jolie et célibataire sont deux termes qui vont assez rarement ensemble ; au mieux, une jolie fille est à moitié engagée dans une relation compliquée en laquelle elle ne croit pas vraiment, mais qui est un prétexte super-utile pour éconduire les gros relous dans ton genre). Passons. Le Rival : l'Autre Collègue qui porte Allure pour Homme Edition Blanche de Chanel. Pourquoi est-ce que c'est lui qui obtiendra le numéro de la jolie fille à la fin de la soirée ? Déjà parce que contrairement à quelqu'un, il ne l'a pas demandé quinze fois (il ne l'a pas demandé du tout en fait). Il a également compris deux choses capitales qui ont joué en sa faveur (Gérard, prend des notes) : 1) moins on a de cheveux (en nombre), mieux il vaut les porter court (et non pas essayer de se camoufler un front de la taille d'une fesse avec une mèche). 2) Dans une même idée de rapports, moins le parfum est concentré , mieux il vaut avoir la main légère ( c'est pour éviter de cocotter l'alcool, cela dit rien ne vous interdit de vous reparfumer de temps en temps puisque la tenue est souvent très faible avec les colognes...). 

Allure pour Homme Edition Blanche de Chanel : quand le flanker reflète bien mieux "l'esprit Chanel" que l'original...
 
 
De son côté, Gérard a joué la carte du sapin de Noël, qui consiste à se faire remarquer de loin. Il a associé une touche d'humour (la ceinture électronique qui affiche en lettres rouges lumineuses "C-E-L-I-B-A-T-A-I-R-E") et s'est douché avec sa cologne leader-price (oui leader price vend des colognes, j'ai appris ça y'a pas longtemps, et j'ai envie de dire : certains mystères olfactifs sont désormais résolus...). Grossière erreur : ne demandez JAMAIS à une cologne d'avoir du sillage, et n'en appliquez pas davantage pour en avoir (comme je viens de le dire, le gros risque avec les hespéridés, c'est de cocotter l'alcool si on a la main trop lourde). Non, avec la cologne, ça se joue au combat rapproché ; c'est avec les orientaux, à la rigueur, qu'on peut/doit jouer sur le sillage pour semer le trouble. Quoiqu'il en soit, en général, tenter de se faire remarquer de loin est souvent une très mauvaise idée. Il vaut mieux jouer sur un style sobre, tout en discrétion, qui révèle ses qualités quand on s'approche de vous. En l'espèce, Allure pour Homme Edition Blanche est un très beau citron, qui tire en fait sa beauté de sa simplicité : une seule note, pure et lisse, qui rayonne doucement et s'étire sur un santal moelleux... A moins d'un mètre de son propriétaire !
Allure Blanche gagnera la partie (sur tous les tableaux), et heureusement parce que LUI au moins nous épargnera une petite danse de la victoire ridicule - qui consiste à faire des mouvements de va-et-vient avec le bassin en brandissant les poings en l'air, après avoir fait un strike... Sans rancune Gérard !



Exemple 2) Eau Sauvage de Dior : Discrétion et Assurance.



On pense souvent que la discrétion et l'assurance ne peuvent pas cohabiter en une seule et même personne. Au contraire, c'est possible, c'est même une forme de charisme plutôt appréciable et ça se travaille. L'assurance discrète inspire l'intelligence, l'équilibre, c'est la force tranquille qui se dégage des pères de famille, un magnétisme typiquement masculin qu'on gagne avec l'âge. Au contraire l'assurance indiscrète, celle qui suinte des jeunes coqs aux alentours de la vingtaine, inspire la prétention, l'infantilité, l'instabilité et la passion. Si elle peut plaire à certain(e)s sur le moment, il vaut tout de même mieux que cette attitude ne s'éternise pas car elle est d'un ridicule sans-nom lorsqu'elle se conjugue avec la trentaine bien sonnée, voir la quarantaine. Le rapport avec les colognes ? J'y viens. J'ai dit plus haut que les notes hespéridées étaient ce qu'on pouvait faire de plus sociable en parfumerie, elles ont un effet pétillant/effervescent qui saute au nez de notre interlocuteur. C'est on-ne-peut-plus subjectif, mais pour ces raisons je trouve que les colognes siéent beaucoup mieux aux personnalités calmes, posées, et sont vraiment insupportables sur les bavards et les beaux-parleurs. Avec ces derniers, c'est too much, on a l'impression d'être prit d'assaut à tous les niveaux (olfactif/auditif/visuel/tactile...) quand ils monologuent nous parlent.

Eau Sauvage de Dior : à porter avec sagesse ?


J'ai choisis Eau Sauvage pour représenter l'assurance discrète car je trouve que sa composition exprime tout à fait cette idée : l'équilibre est parfait entre un cuir posé/tanné, et un citron frais/dynamique. Il y a un équilibre aussi, entre deux âges de l'homme, il rassemble le meilleur de la jeunesse et de l'âge mûr, ce qui fait qu'il peut plaire à tous et sera certainement toujours un classique.

Là où Gérard (en mode vieux-coq) se parfume trop, parle trop, rit trop fort à ses propres blagues et cherche vite à prendre des initiatives, Eau sauvage a l'élégance et la politesse de s'intéresser à l'autre, en parlant moins mais toujours avec bon sens. Peu de paroles, mais réfléchies et prononcées avec assurance. Un "peu" qui fait mouche.



Exemple 3) Déclaration de Cartier : Assurance & Personnalité.



J'ai dit une bêtise tout à l'heure : toutes les colognes ne se ressemblent pas, certaines (c'est rare, certes) sont beaucoup plus signées que d'autres. Ce sont en général celles qui jouent sur des notes aromatiques ou musquées plutôt qu'ambrées ou boisées. On peut citer l'Eau du Sud d'Annick Goutal (très basilic), l'Eau de campagne de Sisley (très feuille-de-tomate), la Cologne de Mugler (très musquée)... Mais surtout, ma préférée, Déclaration de Cartier et son accord cardamone-cumin à tomber par terre (il y a un flanker "cologne", moins intéressant, mais l'original est pas mal hespéridé/frais aussi). J'identifie toujours son sillage avec le même délice, quelle que soit la distance, les yeux fermés, narines en éventail, ignorant les collégiens de passage qui dégainent déjà leurs iPhone pour retransmettre ma ridicule expression d'extase en direct sur youtube.

Déclaration de Cartier : si je meurs, enterrez-moi avec...


Ce que j'aime le plus avec Déclaration, c'est que ce n'est pas une cologne 100% clean... Son cumin lui donne un côté un peu sale, qui pourrait passer pour une aspérité dans la composition, mais comme c'est totalement assumé et fondu avec le reste une fois sur peau, ça rend le parfum mille fois plus intéressant encore. C'est ce défaut-qui-n'en-est-pas-un qui m'a poussé à choisir Déclaration pour représenter l'Assurance et la Personnalité : la conscience de qui l'on est, de nos bons et mauvais côtés, la conscience de ce qui nous rend intéressant.

Bien souvent, les "dragueurs" se forgent une carapace, un personnage, ils s'inventent une vie "idéale" à laquelle on est libre de croire aussi (ou non...). Ils cherchent à créer l'illusion qu'ils possèdent certains atouts alors qu'ils pourraient cultiver ceux qu'ils ont déjà naturellement. C'est vraiment dommage, car bien avant de mentir aux autres, ils se mentent à eux même. Comment espèrent-ils être aimés sincèrement par quelqu'un un jour s'ils projettent sans arrêt des ectoplasmes de personnalité, plus vides et transparents de soir en soir ? (Je vous entends siffler : être aimé n'est pas vraiment leur but à court terme... C'est vrai, mais à la longue ?).

Je vais sans doute donner le conseil le plus bateau de la décennie, mais honnêtement, toi, Gérard, qui lit ces quelques lignes, oui toi, écoute bien : tout le monde se fiche que tu dises avoir plus de fric, plus de conquêtes ou plus d'amis célèbres que tu n'en as en réalité. Ni ton parfum ni tous les bobards du monde ne t'aideront jamais à emballer : c'est en restant soi même, en pleine connaissance de nos atouts et de nos défauts, que le charme opère.



C'est uniquement avec cette attitude qu'une Cologne pourra espérer être utile à la séduction - mais elle sera, en fait, encore plus facultative qu'avant...