mardi 4 février 2014

"Si tu ne finis pas ton assiette"

"Si tu ne finis pas ton assiette, tu ne sortiras pas de table !"

The Tree of Life, T. Malick
Parfois je songe à la vigueur primitive de l'odorat, sa capacité à figurer par l'odeur la comestibilité - ou non - d'une chose. Je sens par un flash immédiat l'odeur de la sardine collée sous mes ongles deux jours après ce si long repas où je ne pouvais pas quitter la table avant que l'assiette soit vide. Manger. Cette odeur - cette puanteur ! - ne pouvait pas évoquer quelque chose de sain. Certes, les doigts fouillent partout, mais autant j'étais capable d'apprécier la pellicule moite qui se fondait au métal hurlant de mon jeu de clef, avec son odeur de cire, de rouille tout juste réveillée et presque piquante, de sel sur macadam humide ; autant celle des restes de sardines ne m'évoquait que le rejet. Et je vous fais grâce de la bouillie olfactive lorsqu'il fallait ensuite éplucher les clémentines, et qu'aux carcasses infusées sous les ongles venaient s'ajouter des envolées grinçantes qui ne faisaient que raviver les piqures sous-marines. Pourquoi est-ce que l'odorat ne s'arrête qu'à la nourriture ? Vivre ? Mais... mais respirer c'est plus important non ? Et boire ? Boire c'est plus important ! Et quoi de plus inodore que l'air pur que l'on respire, qui décrasse l'intérieur du corps et vient chatouiller chaque parcelle de peau à chaque bouffée ? Quoi de plus inodore que l'eau que l'on boit et qui vient danser hasardeusement de notre palais à notre gorge pour finalement réchauffer un estomac qui ne demandait qu'à tromper l'ennui ?

Alors que les aliments sont si compliquées à sentir. Rien ne va. On sait depuis Must et Obsession que la note verte sur l'accord oriental c'est dégueulasse, et on aura beau vouloir lier le tout à un accord floral, innover dans toute notre prétentieuse jeunesse, c'est cacophonique, c'est tout. Par contre, déglutir une bouchée de haricots verts avec une cuisse de poulet fraîchement farcie, ça ne choque personne, tout va bien. Déjà, monsieur, il manque un beau coeur qui viendra fondre tes deux affaires. Et par pitié, donne une assise à ta note ! Non mais c'est quoi ces trois herbes qui se battent en duel sur ta volaille ? Regarde là celle là, elle est en train de chercher vainement une matière grasse pour déverser sa vergogne aromatique, là où le mordant du haricot reste dans son monde peuplé de gazon, d'écorces et de rosée. L'autarcie, voilà ce qui lui faut à ton haricot.

The Tree of Life, T. Malick

Quand je pense que les arbres n'ont pas à se taper les remugles de vinaigre crépitant, les chèvres chauds, ces bourreaux qui harnachent chacun de mes nerfs olfactifs à une poutre brune tachée de pourpre. Et les arbres ? Ils sentent les arbres ? Nan parce que eux, hormis l'air, le Soleil et l'eau ils sont pépères quoi... Mais attends, quand je porte Mitsouko, les arbres ne me sentent pas tu veux dire ? Attends attends... Comment ça ? Ca va faire vingt ans que je leur fais des clins d'oeil appuyés et eux, grands seigneurs, n'arrivent même pas à cerner l'anecdote parfumée ? Et tout ça parce qu'ils n'ingèrent pas. C'est pas juste pour eux. Est-ce une contrepartie ? Parce qu'ils échappent aux laids orientaux verts de la gastronomie, on leur ôte leur odorat ?
Mais les arbres, il y a plein de choses qu'ils ne font pas mais que nous nous faisons. Pourquoi avoir touché à l'odorat ? Et si moi il y a des choses que je ne fais pas et que les autres font, on va m'enlever l'odorat tu penses ? Mais dis papa, pourquoi alors est-ce que les arbres ils ne me sentent pas ? En fait, j'ai compris. L'air et l'eau servent à vivre, ça on est d'accord. Manger, ça me permet juste de garder mon odorat. "Si tu ne finis pas ton assiette, tu ne sortiras pas de table !". Je m'en fous en fait, j'ai la fenêtre en face de moi et le Soleil est toujours là. Et au pire après c'est la nuit aux lueurs noires teintées d'orangé.
"Si tu ne finis pas ton assiette, tu ne sentiras plus la table !".
D'accord papa.
J.

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