Par Phoebus
... Et je me rends compte à l'instant
que je n'ai jamais écrit de billet sur la maison Goutal ?! Pourtant
Dieu sait que je l'aime. Mon cas est assez simple à expliquer : si
je devais être abandonné dans un village fermier d'Europe de l'Est
à mille lieux de toute parfumerie potable... Ma foi je survivrais
en n'emportant que des soliflores d'Annick Goutal dans mon
baluchon.
Oui, à ce point.
Ne jamais sous-estimer l'importance des
solinotes : ce sont eux qui permettent de se faire une réelle idée
sur la marque. Ils donnent le ton, l'esprit, l'intention. C'est un
exercice de style à part entière, officieusement obligatoire pour
les marques alternatives.
La plupart, pour refléter leur bonne
foi, choisiront des notes simples qui collent au plus près de la
réalité, quitte à ce que leurs soliflores restent éternellement
dans l'ombre des champions en titre – l'exemple le plus frappant
étant la mode du "je fais un iris parce que ça fait toujours
bien d'avoir un iris"... Mais, la mouillette en moustache, tout
le monde esquive le regard émerveillé de la vendeuse parce que
c'est juste super embarrassant de nous balancer un iris moyen comme ça
alors qu'il y a déjà Iris Silver Mist dans le paysage.
D'autres marques, Goutal en chef de
file, ne connaitront jamais ce problème, pour la simple et bonne
raison qu'elles ont une vraie "patte" comme on dit. Un oui
mais pas que. Une identité, un message, c'est dingue comme
l'ensemble de la gamme est finalement très cohérent sans jamais
tomber dans la redite, une fois qu'on a tout senti. Pour cela, pas de
secret, c'est grâce à un duo de choc, un nez – Isabelle Doyen –
et un cœur – Camille Goutal.
Après avoir trempé leur pinceau dans
la transparence d'un verre de muscs blancs et d'hédione, elles
l'imbibent d'une couleur pastel, en piochant dans leur palette de
fleurs. Avec leurs soliflores j'ai toujours l'impression qu'elles cherchent à nous
dépeindre ces jeunes actrices au cheveu fin, au nez court et au
regard clair. L'air mutin, l'épaule jetée, le sein qui tient encore
sans soutien-gorge, fier et parfait.
Évidemment, irréductible, je faisais
parti des rares conquis par le dernier Mimosa de Goutal, qui a un peu
agité la blogosphère. Sans doute parce que contrairement à
beaucoup de déçus je ne m'attendais pas à retrouver sous une
lumière crue la note typique des petits pompons jaunes. Non, chez
Goutal si le nom est une cible, la flèche ne tombe jamais en plein
centre – mais il faut dire que le centre n'était pas visé de
toute façon. Cette interprétation du Mimosa s'ouvre sur un accord
de pêche mûre et duveteuse, tout aussi doux et coloré que la
fleur. Les muscs blancs et ronds, familiers – on pourrait presque
les qualifier de "goutaliens" – prennent la relève et oh
!... Voilà enfin, en diva qui sait se faire attendre, le mimosa
légèrement épicé. A porter cet été entre deux rayons de soleil,
si vous savez sourire.
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Dianna Agron - Le Mimosa |
La Violette a mit un peu plus de temps
à me conquérir : les violettes sont le chasse-gardé de ma mère.
Ah et, "accessoirement" je n'aime pas la violette... Je
suis toujours frustré par sa timidité, sa fugacité. Mais pour
dessiner cette violette là, le pinceau gonflé de muscs laisse
courir de larges sillons mauves sur du papier en sucre à grain
serré. La violette, encore une fois loin du souci de paraitre
naturelle, se veut plutôt bonbon à l'ancienne. Le sillage est
mauve, vif et translucide, finalement très portable pour du bonbon
: sans jamais être écoeurante, elle reste présente et claque comme
une bulle de chewing-gum sous le regard défiant d'une collégienne.
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Mélissa Mars - La Violette |
Le Jasmin est un peu à l'opposé du
spectre, dans le sens où il évoque davantage la femme que la jeune
fille. Et ce malgré la filiation avec Petite Chérie, suffisamment évidente
pour ne pas la développer : on retrouve le duo poire juteuse –
muscs en tête, mais le soliflore se distingue par la suite. Tout en
transparence, débarrassé d'indoles, un jasmin vert et frais
s'installe sur la peau. C'est ce qui le rend si "easy to wear" pour
un jasmin, mais l'eau n'est calme qu'en surface : en sourdine, il
crépite comme un nuage avant la pluie, sa verdeur devient presque entêtante...
Il a ce petit côté femme fatale orageuse (pour ne pas dire
chieuse), au ricanement menaçant comme le tonnerre, débordante
d'assurance.
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Ashley Greene - Le Jasmin |
Une autre déclinaison du bien-connu
thème de Petite Chérie se retrouve encore dans Le Muguet. Je l'ai
découvert cette semaine, je ne sais pas pourquoi je n'étais pas
curieux de le sentir avant... Peut-être parce que, comme le dirait
quelqu'un que je connais, "porter du muguet, c'est toujours un
peu chiant" ? Certainement. Mais, héhé, vous commencez à
connaitre la chanson maintenant, ce n'est pas franchement du muguet
chez Goutal ! C'est une interprétation de la fleur du bonheur,
construite autour d'une colonne vertébrale de poire pas encore mûre,
cajolée de muscs et d'hédione. Les fleurs blanches sont traitées
de manière astringente, et font ressortir leurs facettes vertes du
mieux qu'elles peuvent. Malgré tout je n'arrive pas à cerner
précisément le parfum des petites clochettes blanches, et il est vrai que
cette interprétation du muguet se veut avant tout portable : elle
compte sur un sillage un peu lessiviel à la Chloé pour évoquer la
blancheur et la pureté du muguet. Blanc et pur, mais surtout textile et hypersage comme un chemisier
boutonné jusqu'en haut. C'est marrant comme une fleur cataloguée "chiante" arrive à se dégager du qualificatif justement sans chercher à se dévergonder mais, au contraire, en allant à fond dans la direction opposée, comme par fierté ou esprit de contradiction. By the way, je pense qu'il s'agit du 'flanker officieux' de Petite Chérie que je préfère.
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Lana del Rey - Le Muguet |
Bon, promis, là j'en ai fini avec les
variations d'un demi-ton de Petit Chérie. J'aimerais vous parler de
roses, et la raison voudrait que j'évoque Rose Absolue, premier
soliflore rose de la marque, mais... je le trouve d'une platitude affligeante, et pas plus original ni plus complexe que le parfum d'un
papier toilette un peu cher. Mon cœur est tout entier tourné vers
la dernière Rose Splendide.
J'ai dit tout le bien que j'en pensais
dans un article sur Auparfum, à sa sortie, au printemps dernier. En
voulant le ressentir deux mois plus tard, la vendeuse m'apprenait
qu'ils n'avaient déjà plus de flacons en stock ! Victime de son
succès, ce qui était prévu pour être une édition limitée
restera un peu plus longtemps dans les backs finalement ?
Je ne
connais que l'eau parfumée, mais je ne crois pas qu'elle diffère de
l'eau de toilette. Une chose est sûre : elle reprend le délicieux accord de la
gamme soin de la marque. La rose est fraiche, à peine fruitée
(vraiment, à peine pour une fois) sertie d'herbe coupée. Elle se
fond près de la peau sur des notes de magnolia légèrement
cosmétique. Mais ma partie préférée reste le
fond-du-fond-de-l'archi-fond, dont la fine amertume m'évoque les
pépins de pomme. Une rose citadine, matinale, les pétales en
friche, délicieusement imparfaite.
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Mélanie Laurent - Rose Splendide |
Parler toute la soirée couchés dans
l'herbe, courir pieds nus jusqu'à la maison quand tombe
l'averse, respirer les bouquets de jonquilles dans l'entrée en
écartant une mèche de cheveux trempés...
J'ai gardé mon
préféré pour la fin. Un coup de cœur immédiat... Je ne saurais
pas dire s'il sent le chèvrefeuille de près ou de loin puisque je n'en
ai jamais senti. Reste que ses notes de narcisses, de lierre et
d'herbe coupée en font un délicieux parfum vert, sans aucun rapport
avec le Chèvrefeuille d'Yves Rocher. Les jonquilles sont une des
rares odeurs qui ont marqué mon enfance, et je suis assez dépité
de ne pas pouvoir plus en retrouver l'odeur en flacon....J'espère
avoir des amis parfumeurs dans une dizaine d'année pour remédier à
ça, mais en attendant je me contenterai du Chèvrefeuille de Goutal.
Son départ légèrement citronné, fugace, reste symboliquement
présent tout le long grâce à l'acidité du cœur floral (acidité
que je retrouve dans Grand Amour, d'ailleurs). Pour ce qu'il
m'évoque, par sa richesse insoupçonnée et par la finesse avec
laquelle il est traité, ce parfum a un pouvoir incroyablement
apaisant sur moi. J'aime quand il m'accompagne dans la fraicheur des
nuits printanière, mais mon échantillon se vide dangereusement
vite..... Je veux tous les soliflores, mais aucun doute dans l'ordre
de mes priorités : c'est ce flacon là que je vais rechercher en
premier.
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Jennifer Lawrence - Le Chèvrefeuille |
Et il y en a bien d'autres, mais je
n'en parlerai pas ce soir : la tubéreuse, gardénia passion.... Et
puis il y a les discontinués, comme Des Lys, que j'aurais bien aimé
sentir... Enfin il y a ceux qui sont sur la sellette, comme le Néroli
!! Une vendeuse m'a dit qu'ils allaient l'arrêter, c'est à n'y rien
comprendre : il est pourtant salué et reconnu par les amateurs de
parfum comme l'une des plus belles fleur d'oranger du marché...
Bref, voilà. Je sais que ça peut paraitre louche de parler en des termes aussi élogieux d'une marque, mais là ce n'est ni plus ni moins qu'un cri du cœur : Isabelle je t'aiiiiiiiiiiiiiime ! <3