Hocus Pocus Phoebus
Je travaille trop. Le fil
de mes pensées est constamment saturé. La route que j'emprunte
chaque jour est la même, puisque je n'y fais pas attention.
Mais un matin, les marronniers sont en feu sous un ciel bleu compact, la lumière est
magnifique. Des feuilles mortes tourbillonnent au sol et s'écrasent
contre mes bottines. Je réalise à temps que nous sommes en
octobre, la nature était prête à faire tomber des bogues sur ma
tête.
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ce collage à deux francs sur paint s'intitule "écureuil sous acides" |
Je travaille trop, donc.
C'est précisément ce qui m'oblige à m'aménager une heure pour
rédiger ce billet. J'ai cette horrible impression de ne plus être
maitre de mon temps et de courir après l'impossible. Mon cœur bat constamment la chamade alors que je suis assis sur ma chaise.
Mes parfums sont encore
dans leur carton de déménagement ouvert dans un coin, je dis que je
les rangerai demain, je ne le ferai pas. J'ai promis beaucoup de
choses aux assiettes sales sur la table basse, aussi.
Mon piano dans l'entrée me
sert de porte-manteau.
Mon portable vibre comme un
chat crache, et liste les remontrances de mes proches. Je ne leur
accorde pas assez de temps. Je répondrai quand j'aurai fini de
travailler. Mais quand je termine, je m'endors.
J'aimerais profiter de la
capitale, dans laquelle je viens d'emménager. J'aimerais que ma vie
soit aussi simple que de shooter dans les feuilles mortes sur le
trottoir, aussi douce qu'un air de jazz.
J'aimerais m'intégrer sans
effort dans ces nouvelles rues, mon parfum servira de liant.
Je voudrais avoir le temps,
donc je vais le prendre.
Ce billet est en fait un
ricochet lancé par Musque-Moi sur le thème des classements
d'automne. Il y a le sien, et puis celui de Dau, de Thierry, ect.
Je n'en avais jamais fait. Je m'attendais à ce que des
différences significatives apparaissent d'une année à l'autre,
mais je me rends compte que je vis sur des nuances.
En hiver je remets les
compteurs à zéro, je recherche l'épure et l'impeccable. Les eaux
chyprées, le printemps venu, annoncent sobrement le festival de
fleurs blanches dans lequel je me vautre en été. Suivant cette
logique, il ne m'est pas du tout surprenant de constater qu'en
automne j'ai envie de parfums plus riches, plus tactiles, plus
chaleureux. A l'image des paysages orangés, des récoltes abondantes
sur les étals des marchés, c'est une parfumerie pleine, ronde et
épicurienne qui s'impose à moi. On a trop tendance à voir
l'automne comme un reflux, ou une redescente, un printemps triste,
mais l'automne, métaphoriquement ce n'est pas encore la mort. On
peut choisir de le voir comme une bulle vibrante de vie, sur le point
d'éclater, un été exagéré. A trop se concentrer sur la courbe du
mercure, on ne rêve plus.
Évidemment, dans ce
classement je ne parle que d'envies passagères et récidivantes
propre à la saison. Je peux voir Mitsouko apparaitre
quasi-systématiquement lorsqu'il faut parler d'automne, mais je
ne l'évoquerai pas ici puisque je le porte toute l'année (je l'ai
d'ailleurs acheté au printemps).
Pour parler d'envies d'automne, donc, au sens "femme-enceinte-réclamant-une-glace-à-la-fraise-nappée-d'olives-vertes" du terme, l'illustration la plus évidente est mon rapport à la vanille. Il n'y a qu'en automne que je la recherche. Ou du moins, que j'en cherche la coloration, puisque je ne me dirige pas exactement vers des solinotes alimentaires, mais vers des parfums plus construits dans lesquels elle apporte l'éclairage mordoré d'un soleil automnal.
L'automne dernier, j'ai vidé avec délice la moitié d'un flacon de Vanille Absolument (feu Havana Vanille) de l'Artisan Parfumeur. Il y a quelque chose d'assez fabuleux dans son départ, un décollage scintillant (qu'on sait labeler aujourd'hui de "duchauffourien") quoiqu'un peu trop doux pour certains. On imagine sniffer une ligne de sucre vanillé. Mais par la suite on retrouve une gousse au naturel, fondue dans le foin et le tabac, un must-have pour tous vos gros-pull-tout-doux-tout-chaud.
Cette année, ma dernière
et toute récente acquisition est un fond de flacon de la première
version de Shalimar Ode A la Vanille. Il sert sa vanille comme je
l'aime, androgyne et enveloppée dans d'autres étoffes... Il comble d'ailleurs également mes envies d'ambres.
L'ambre Russe de Parfum d'Empire, et Ambre Sultan de Serge Lutens sont les ambres qui surnagent dans mon estime. Ce dernier en particulier me donne l'impression, lorsque je le porte, d'être on fire, un peu comme la nana des jeux de la faim.
Remettre le nez dans les
vetivers me ramène invariablement à ma passion pour Habanita. La
version EDP d'aujourd'hui lui a rabotté sa racine, mais quiconque
possède encore un flacon de l'EDT vénère la raideur du départ qui
fait se dresser les poils des avants-bras. Je le porte encore
régulièrement mais à une époque, c'était vraiment tous les jours. Tous les amis qui me connaissaient en automne 2011 en ont un souvenir indélébile : le vetiver, la vanille, l'ambre entre
autres... tout était déjà là, et finalement moi je n'ai pas
changé.