dimanche 18 août 2013

1932 - Chanel : La Ligne Bleue

Un homme ne verra dans un iris qui se fane qu'une question sans réponse.
Un autre homme voit le même iris et il est touché par la Grâce. Quelque chose sourit à travers lui.

À La Merveille, T. Malick

"Tirer le portrait" est une expression qui me semble plutôt populaire pour désigner la photographie d'une personne. Et si le paysage dans lequel je me retrouve en ce moment même me donne bel et bien des envies de capturer chaque instant, j'ai bien peur que mon retour sur Terre ait donné aux scélérats à ma poursuite le goût pour le Moyen-Âge, où le verbe tirer signifie plutôt lancer une arme de trait, expression signifiant ici "dégainer à l'aide d'une arbalète sophistiquée une flèche imbibée d'un concentré de Jimmy Choo périmé depuis quelques mois déjà".
C'est que, chers lecteurs, la fin est proche. Voilà bientôt deux mois que j'ai traversé avec vous désert, labyrinthe et infini. Et si des aventures sur un sol ferme et stable peuvent vous paraître plus banales, je compte sur vous pour m'aider une fois de plus : la fin est proche et, avec elle, une récompense extraordinaire.

Deux flèches sifflent, agissant comme un signal d'alarme : trêve de rêveries, il faut fuir, poursuivre mon périple et trouver un havre de paix où je puisse bénéficier du silence et du calme. Fouler l'herbe est ainsi un des plaisirs de la vie les plus ennuyeusement réjouissants, et je dois admettre que la pression que l'on peut subir en tant que proie n'enlève en rien au bonheur d'être chatouillé par le vert humide sur le pied. La grande traversée au paysage uniforme (quoique vallonné) qui fut la mienne demeure donc comme un souvenir entaché d'une certaine mélancolie, où le spectacle des fleurs et de l'herbe permet de conforter les contrariétés qui vont et viennent comme les couleurs irisées de la Lune un soir d'été.
Fort heureusement, les havres sont nombreux lorsqu'on a la chance d'avoir le nez aiguisé ; et frapper à la porte de la maison de pierres blanches qui se tient devant moi semble répondre aux consolations que peuvent apporter certains parfums dans les sombres moments de remises en question.




J'ai tendance à croire que nous ne pouvons voir les choses lorsqu'elles sont parfaites. La perfection ne se remarque pas, c'est bien l'accroc et la différence qui marquent, à l'image de ces grands tableaux représentant le ciel où ce sont les écarts par rapport au modèle qui saisissent l’œil.
Ainsi, quand la porte s'est ouverte, j'ai été surpris par la discrétion de son habitante. À vrai dire, on devinerait presque sa présence seulement par l'environnement qui l'entoure : le petit courant d'air frais aux effluves humides qui passe à travers elle, la lumière diffuse et scintillante des rayons ayant rebondi sur les pierres blanches et dont le chemin infini est coupé par les tissus de sa tenue aux couleurs pleines de tempérance, les vibrations minérales émanant de ses mains fraîchement lavées et la douceur lointaine d'une chaise de bois sombre qui oblige mon hôtesse à se détourner de son chemin.

Mais quelle beauté ! J'ouvrais les yeux et voyais, accrochée au mur, une vaisselle au vécu d'une simplicité déroutante, notamment des couteaux aux manches de bois et aux lames semblant soulever l'air sans jamais être trahis par un seul murmure du vent. Près de la fenêtre, face à la table, se tenait un iris hors de terre et par conséquent fané depuis longtemps, bien que la notion de temps semble n'avoir jamais eu de véritable emprise sur cette maison de pierres blanches. Néanmoins, la nature morte qui s'épanouissait devant mes yeux fascinait par ses entrailles colorées d'un de ces bleus lointains, dont on ne saurait dire s'ils appartiennent à la mer ou au ciel, gonflées d'un rose abusé par la patine des nuits. Je prenais plaisir à tirer le portrait de cet environnement pourtant dénué de l'opulence des champs de fleurs trop séduisants, préférant le charme parfait et discret de mon hôtesse.
Toutes les fleurs fanées exposées à la lumière d'une fenêtre ne sont pas belles, il faut bien l'admettre ; mais celle là l'était. Pourquoi ?

C'est que notre sens de ce qui est beau n'est pas immuable et peut être réveillé à chaque instant par la plume d'un garçon ayant toujours froid, par un peintre touché par les nuances rosées du visage d'un vieil homme, par le nez d'un homme au goût prononcé pour les iris en fin de vie et les reflets du crépuscule dans un bocal sans poisson pour troubler l'eau qui y dort.

Mon séjour chez cette hôtesse aux traits parfaits s'est achevé, un jour. J'étais sous un arbre aux branches aux nombreuses bifurcations et baignées de lumières. L'air était vert, un vert très tendre et nuageux, presque diffus. Il donnait une teinte de vie aux pousses de blés qui entouraient les murs de pierres blanches et il mettait en valeur le petit sachet que mon hôtesse avait eu la bonté de m'offrir. Il renfermait un petit carton, support d'une encre brillante à la calligraphie mesurée, ainsi qu'un dessin.
Le petit carton me donnait l'adresse de ce havre de beauté : 1932. Rien de plus, rien de moins, si ce n'est la nuance de blanc du carton qui correspondait exactement à celle des pierres de cette maison.

Le dessin était plus beau encore, celui d'une fleur jaune vaguement bleutée.


À La Merveille, T. Malick

Parce que 1932 n'est pas forcément facile à dénicher et que chacun a le droit à son havre de paix, je met en jeu la miniature de 4ml de cet Exclusif de Chanel qui m'a été utile pour rédiger ce billet.
Pour tenter de la gagner, il vous suffira de commenter cet article. Les quelques indices permettant de trouver le parfum dont il sera question  pour le billet mettant fin à la saga de l'été J&P sont plutôt simples. Je vous souhaite une bonne chance et une bonne semaine ;)

La fin est proche.
J.

mardi 30 juillet 2013

Une Rose, Frédéric Malle - Au-delà de l'infini

2001 : l'Odyssée de l'espace, Stanley Kubrick

Dans le monde des mots, certains semblent fuir leur propre signification - à l'image de nombreux humains. Ainsi, il est étonnant de constater que bon nombre des gens auxquels j'ai pu parler considèrent l'expression hors d'oeuvre comme le préambule d'un repas des plus consistants, comme si cette expression ne pouvait désigner autre chose. Après tout, l'expression est empourprée d'atours séduisants et glisse dans l'air immaculé de la nuit. Ainsi, hors d'oeuvre pourrait désigner une quantité incroyable de phénomènes, tous plus saisissants les uns des autres : une foule de veuves éplorées, un groupe de personnes en colère ou encore un métal doré zozotant en proie à une crise de dédoublement de la personnalité. Laissons donc les hors d'oeuvres gustatifs aux humains et, dans l'espace, désignons par hors d'oeuvre les chefs-d'oeuvre hors du commun.

Au-delà de l'infini, l'isolement est encore plus total que dans les labyrinthes puisque l'on y est dissimulé entièrement. Les dimensions se déforment et ce qui était uni se détend, comme pour suivre l'expansion d'un univers qui lui est propre. Les couleurs reprennent leur subjectivité la plus primaire, puisqu'il n'y a plus de civilisation. Je vois rouge parce que rouge il y a au-delà de l'infini. Je vois noir parce que noir est l'au-delà de l'infini. Je vois blanc parce que de l'infini se dégage du blanc. Dans le tiraillement entre l'espace et la ligne, le volume et le temps on peut voir se dessiner le duel entre la couleur et la fleur.


Les cueilleuses nous ont appris qu'il y avait deux chemins pour traverser la vie. Je comprends au cours de mon périple qu'un tiraillement entre deux chemins est à l'origine de bon nombre de hors d'oeuvre. Et si Une Rose est un chef d'oeuvre hors du commun c'est que son univers a la particularité de ne représenter qu'une rose. Or, une simple rose ne raconte pas d'histoire ; c'est pourquoi en ne représentant qu'une rose, on ne peut s'arrêter que sur ce qui est le support de cette rose : le parfum. Ici, Une Rose se dissémine et se déverse dans l'espace, univers à elle toute seule, à la sagesse irréprochable et aux couleurs historiques. L'espace de l'infini ne suffit plus à Une Rose : il faut qu'elle le traverse, le distance. En suivant sa ligne, nous accédons à l'au-delà de l'infini.


2001 : l'Odyssée de l'espace, Stanley Kubrick

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2001 : l'Odyssée de l'espace, Stanley Kubrick

Rouge - noir - blanc. Une rose rouge est dans l'espace noir et rayonne d'une lumière blanche. En fin de compte, ce périple montre qu'à l'image des contes et des fables de l'enfance, ce sont les interactions entre les couleurs, êtres vivants, qui priment : le petit pot de beurre blanc apporté par la petite fille en rouge au loup noir ; la sorcière vêtue de noir qui donne une pomme rouge à une fille blanche comme neige ; un fromage blanc lâché par un corbeau noir et attrapé par un renard rouge.

La logique des couleurs est implacable ; celle des fleurs, tout autant. Puissent-t-elles ne jamais dégénérer. Car s'il m'était physiquement envisageable de prendre la fuite sur Terre, il me vient à l'esprit qu'au-delà de l'infini, je suis paradoxalement dans un espace clos où fuir n'est pas envisageable un seul instant. Et dans cet insondable éther, on finit par revenir sur soi : on écoute le sang s'écouler, inépuisablement, dans notre réseau nébuleux, au rythme d'un flux et d'un reflux presque lunaire. Rouge - noir - blanc.

Il me vient alors une expression convenant de manière particulièrement judicieuse à la situation : la ligne de conduite. C'est que, dans son tiraillement, Une Rose a libéré une ligne, une ligne à suivre, à suivre une logique. Dans son sillage cosmique, elle a laissé s'implanter la terre, d'où des racines ont émergé avec délicatesse. Cette ligne est lumineuse, chantante, presque céleste. Un monde semblable à la Terre se créé à nouveau, avec un sol gorgé de vie et un ciel aux couleurs bleues, roses et nuancé d'un rouge semblable à un clignement de paupière. Nouveau-né, j'ouvre les yeux.

Quel retour sur Terre ! Après cet interlude cosmique hors du commun, me voici à nouveau sur la planète qui est la mienne. Néanmoins, des choses ont changé : le ciel paraît plus scintillant, à la fois plus bleu et plus rose. L'air semble inonder le sol d'une lumière fine, donnant à la terre une élégance presque humaine. D'où peut donc bien venir cette clarté céleste ? C'est l'éclat de quatre étoiles qui a livré la réponse à ma question : en plein jour, quatre astres brillaient d'une douceur intimiste, livrant aux ciels de nouvelles teintes plus irisées. Je pouvais presque y discerner des lettres. Quatre lettres : un A, un I, un C, un B.

J.

Une Rose, Editions de Parfums Frédéric Malle - E. Guézou

mercredi 10 juillet 2013

Dzongkha - L'Artisan Parfumeur : Dédale

Peut-être vous est-il déjà arrivé, comme moi, d'être confronté à une situation délicate vous obligeant à suivre les pas d'une tierce personne : votre père sur la place du marché, votre amour secret sur le trottoir gauche de la grande avenue ou le pourvoyeur d'une société spécialisée dans l'élevage de chats sauvages le long d'une route abandonnée. Ainsi, vous savez que, réciproquement, quelqu'un peut être sur vos pas, expression signifiant ici "vous suivant avec acharnement jusque dans les plus sombres recoins d'un labyrinthe désaffecté pour des raisons qu'il vaut mieux ne pas savoir". Cependant, il est une possibilité souvent négligée dans cette course poursuite par pas interposés : suivre ses propres traces.

Shining, S. Kubrick

Des jeux d'enfants, le labyrinthe et le cache-cache sont peut-être les activités les plus terrifiantes : notre corps ne nous appartient plus mais dépend seulement de la volonté d'un seul lieu qui soit nous perd, soit nous dissimule. Néanmoins, cette observation est rapidement enfouie par un cerveau désireux de se cacher, à jamais. A jamais. A jamais.

Shining, S. Kubrick
Malheureusement, une fois que vous y êtes entré, il est effrayant de voir à quel point il vous sera impossible d'en ressortir, dissimulé et perdu comme vous pouvez l'être. Enfin, je dis "vous", mais j'espère pour vous que vous êtes tranquillement assis sur votre fauteuil de bureau, attendant qu'une bonne infusion de rose soit suffisamment amère pour votre palais, ou que vous êtes assis sur un fauteuil en cuir, en train de lire ces lignes grâce à la lumière d'une lampe en cuivre usée par le temps. Bref, loin de tout labyrinthe et de toute course poursuite éprouvante.
Cependant, un relativisme certain vous permet toujours de vous réconforter : il sera difficile pour un scélérat avide de détruire un billet parfum (et son auteur, accesoiremment) de retrouver quiconque ayant pénétré ce labyrinthe, le labyrinthe Dzongkha.

Il vous faudra revenir sur les traces mêmes du parfum pour vous échapper et saisir un des sens de Dzongkha : c'est par le passé olfactif que vous accéderez au ciel. Quand l'encens déploie ses volutes obscures et enfume le dédale, il ne fait que vous brouiller. Quand des fleurs bleues, roses et violettes sortent de terre, c'est pour vous faire tomber. Et quand des hautes haies surgissent des mains à la peau caleuse et brune comme le cuir, c'est pour vous empêcher de lever la tête. Car Dzongkha ne correspond finalement que peu au labyrinthe : il piège par lui, mais son essence même est en réalité le bleu du ciel, aux teintes claires et lumineuses, plutôt que la glaise informe du sol du labyrinthe.

Notez bien qu'ici, dans ce dédale Duchaufourien, les ombres sont toujours deux fois plus grandes que les objets eux-mêmes, dessinant dès lors des lignes brisées, inconstantes et des formes aigües qui n'ont de cesse de naître et de mourir à travers les hautes haies. Elles poursuivent, pourchassent et impossible pour nous d'échapper à l'obscurité qui grandit d'elles tandis que nos mouvements se déploient dans une vaine tentative de réconfort (et par réconfort, j'entends "petit retour sur soi et méditation sur les enjeux d'une telle échappée dans les si belles entrailles d'un labyrinthe olfactif").

Ainsi, d'après mon humble expérience de fuyard, Dzongkha n'est pas fait pour être exploré : il faut le surplomber, couper tout fil d'Ariane et le dépasser. Admirez le ciel : c'est par lui que vous échapperez à ses mystères labyrinthiques. Plongez dans le ciel.


Shining, S. Kubrick

Mais quel épineux mystère surgit quand, au travers des murailles vertes, apparaît un oeil rouge, froid et mécanique ; quand le ciel s'obscurçit ; quand seules les fleurs rouges demeurent et que d'elles s'échappent une ligne puissante menant tout droit non plus au ciel mais au cosmos.

Je plains la personne de confiance qui devra récupérer mon prochain manuscrit, car il semblerait que ma fuite m'ait mené au-delà de l'infini, et que cet infini ait une odeur - paradoxale - de terre.

"Écoutez, je vois que vous êtes vraiment très affecté par cet incident. Et sincèrement je pense que vous devriez reprendre vos esprits, absorber un tranquillisant, et essayer de faire le point."

J.

mardi 18 juin 2013

Lettre au lecteur

Chers amis, 

A l'heure où j'écris, j'ai bien peur qu'il soit déjà trop tard. Voyez vous, en ce moment même, je tente d'échapper à un troupeau de chats sauvages dont le but est - en plus de me dévorer des doigts de pieds à la tête - de détruire un billet de la plus haute importance. Par billet, la plupart des gens qui tomberaient sur ce blog (à fond d'habitation délabrée), penseraient à ces bouts de papier à visée transactionnelle. Si seulement ils pouvaient avoir raison (et je donnerais cher pour que ces lecteurs perdus soient dans le vrai)... Si seulement les retombées de ce S.O.S impliquaient simplement de jolis petits billets de banque... Hélas, vous l'aurez compris, il n'en est rien. Par billet, je parle pompeusement d'un article destiné à ce blog (à fond d'habitation délabrée).

Il est étonnant de voir à quel point l'expression française déjà vu est si présente dans le monde. J'entends par là qu'il est toujours surprenant d'entendre dans la bouche d'un conducteur texan l'expression déjà vu. Et ce encore plus quand vous le suppliez de vous embarquer dans son véhicule afin d'échapper à de lugubres personnages venant de libérer dans la nature un troupeau de chats sauvages (dont le but est, je vous le rappelle, de vous dévorer des doigts de pieds à la tête et de détruire un billet de la plus haute importance). A croire que ce texan est habitué à embringuer de pauvres jeunes gens présumés disparus, alors qu'ils sont "simplement" en fuite.

Il est de mon devoir de rendre public ce billet, ce qui n'est pas tâche aisée. J'ose espérer vous le faire découvrir avant la fin de l'été, bien que ce souhait ne dépende presque pas de moi. En effet, ce message est une bouteille à la mer, la première d'une série qui - j'espère - s'achèvera avant l'arrivée de l'automne, ma capture (sous entendu trépas) ou la sortie d'un flanker Intense de La Vie est Belle (sous entendu fin du monde). Ainsi, contrairement à mon sauveur texan, je suis incapable d'être habité par un quelconque déjà vu et je suis donc incapable de vous dire ce qu'il adviendra : peut-être vais-je finir comme un fantastique appât, expression signifiant ici "finir dévoré par un troupeau de chats sauvages". Peut-être que les lugubres personnages à ma recherche vont détruire le billet avant même que vous ayez eu le temps d'en lire une seule bribe.

L'importance du susdit billet est si grande qu'il ne suffit pas d'écrire : l'importance du susdit billet est si grande qu'il ne suffit pas d'écrire : l'importance du susdit billet est si grande qu'il ne suffit pas d'écrire : l'importance du susdit billet est si grande qu'il ne suffit pas d'écrire : l'importance du susdit billet est si grande qu'il ne suffit pas d'écrire : l'importance du susdit billet est si grande qu'il ne suffit pas d'écrire : très cher lecteur, je prends le risque de croire que mes ennemis n'auront pas eu le courage de lire jusqu'ici. Je vous explique donc l'enjeu : à chaque billet, je glisserai un code qui vous permettra d'accéder à un nouveau billet. A l'heure qu'il est, j'envisage trois articles avant que vous puissiez gagner l'article final ; article final qui sera accompagné d'une récompense exceptionnelle pour l'un d'entre vous, afin de vous féliciter pour votre courage et honorer ma dette envers vous. Ainsi il vous suffira, à l'aide d'indices dissimulés dans le texte ou murmurés sur notre page sociale, de trouver le parfum qui sera abordé dans l'article suivant. Une fois le nom du parfum trouvé, je livrerai le manuscrit du prochain texte à une personne de confiance, et ce très tard dans la nuit, quand la plupart des bonnes personnes dorment ou essayent - comme moi - d'échapper à des veilleurs de nuit, déguisés en pelles à poussière dans le placard à balais d'un entrepôt désaffecté.

Il me faudra donc être plutôt subtil dans les billets à venir, afin de ne pas être découvert par les scélérats à mes trousses. Les indices seront ainsi moins appuyés que ceux que je suis sur le point de vous livrer dans les prochains paragraphes.

Labyrinthe - Shining, S. Kubrick

En effet, mon périple texan - alliant un autoradio crachant un son épouvantable, une peinture de carrosserie rouge écaillée par le temps et une chaleur prête à faire fondre le flacon-coupe du prochain Paco Rabanne - est sur le point de prendre fin : mon hôte-d'un-trajet vient de me déposer à l'orée d'une haie immense s'étalant sur plusieurs kilomètres. Je salue mon conducteur texan suffisamment vite pour qu'il ne soit pas capable de fournir de description aux lugubres personnages (qui le menaceront dès qu'ils l'auront retrouvé) et je me retourne pour faire face aux immenses haies. Un labyrinthe, ce sera donc mon prochain lieu d'errance.

A l'entrée de ce dédale qui sera le théâtre de mes prochaines aventures, un panneau usé par le temps laisse apparaître, dans une calligraphie d'un autre temps, les lettres N et K. Comme pour mieux attirer les personnes en cavale, les maîtres des lieux ont eu le bon goût de disposer deux encensoirs sur les bords de l'entrée.

Je vais devoir achever mon message de détresse ici puisque le destin a - fort heureusement - disposé une boîte aux lettres orange juste à côté des deux pots d'encens. Je compte sur votre sagacité pour m'aider dans ce que les plus optimistes appelleront "la saga de l'été J&P" ou ce que j'appelle "une succession d'aventures plus ou moins dangereuses".

J'espère vous revoir le plus vite possible et ne pas vous dire pour la dernière "Vive l'odorat"...
Vive l'odorat !

J.

lundi 22 avril 2013

Géranium Pour Monsieur - Frédéric Malle : Lettre d'une fougère à son fils



Le flash crépite : la course est finie.
Quelle course. Je l'ai vu, merveilleusement synchronisé avec ses acolytes, endurant et les yeux fixés sur la ligne d'arrivée. Ces sourcils qui se froncent, cette bouche qui se serre et ces muscles qui se raidissent... Mon dieu, on aurait dit moi à son âge.
Je reprends mon souffle et fais craquer mon aromatique ossature. C'est pas moi qui serais capable de refaire une course. J'éteins le poste de télévision et je me dirige vers le bureau. Mes pas font grincer le plancher. Quel désespoir ! Là où ce gaillard rame au rythme de ses équipiers, voilà mes vieux os qui gémissent en parfaite harmonie avec mon bon vieux parquet. Tragique ironie (cela dit, puisse l'IFRA ne pas m'obliger à passer au lino).

Une fois mon stylo saisi, je sors un petit paquet de feuilles du tiroir à ma gauche : il faut que je lui écrive à mon fils ! Ma lampe de bureau est allumée, tout mon matériel pour écrire est en place... Ah ! J'allais oublier : un petit peu de musique. Du Grieg, ce sera parfait.

"Cher Géranium,

Quand je repense à toi adolescent, je ne peux m'empêcher de visualiser une pièce immense, sans fin, avec un plancher de verre et aux fenêtres sans aucune délimitation. Tu es complètement plongé dans la lumière, seule ombre au tableau : l'obscurité émanant de tes sombres pensées.

Car baignant dans la gloire de cette lumière fauve se tient la silhouette fluette d'un jeune homme aux yeux grisés. Il est allongé sur le canapé élimé, vêtu des fringues qu'il a porté depuis une centaine d'années : une chemise blanche à manche longue toute froissée sur un marcel désabusé, un jean gris foncé rapiécé et des chaussettes qui ont été blanches (un jour). Il renifle et tousse souvent, régulièrement, comme synchronisé sur une respiration difficile et mécanique, simple accessoire d'une chaîne qui ne tendrait qu'à s'épuiser. Je ne pouvais laisser cette silhouette, pourtant pleine d'avenir, dans cette morosité parasite.

Mais qui étais-je pour pouvoir prétendre t'aider ? Ces vêtements, tu les tenais de moi et de tes oncles gâteux. Ces pensées, c'était par ma faute qu'elles corrompaient la lumière de ton aura.
Je t'ai donc mis dans un canot et nous avons ramé, tous les deux. J'étais ta colonne vertébrale, je structurais tes mouvements et ajustais ta coordination. Je t'ai appris la force et j'ai modelé ton corps.

Géranium Pour Monsieur par Konstantin Kakanias

Mais je ne soupçonnais pas la portée de ton talent. A chaque mouvement de rame, je te voyais en adéquation avec le monde. Je jalousais l'air d'entrer dans tes poumons, te permettant ainsi de transmettre une énergie inespérée au bois, à l'eau, dans un cycle d'une mécanique scrupuleuse. Si on avançait, c'était par toi et l'ampleur de ta respiration. Ton regard aux teintes grises jamais ne cillait et il révélait la fermeté de ta détermination innée. Quand je repense à toi conduit par la Vitesse et l'Expansion, gouverné par l'énergie et la vitalité, je vois tes pensées noires se décliner en gris, en vert et en quelques teintes ocres que tu distilles par l'écume de ton corps transpirant.

Au fil des courses, ta stature s'est révélée. Je parle bien de ta stature car ton ossature, celle que je t'ai laissée comme héritage, tu l'as balayée - sans anesthésiant - alors que tu étais envahi d'une fureur verte. J'ai longtemps pensé que tu avais rejeté ta filiation, que tu m'avais rejeté moi. Mais ta course de cet après-midi m'a éclairé : tu l'as dépassée comme tu as devancé tes adversaires. Et c'est aujourd'hui que j'ai vu que, dans la famille, le victorieux c'était toi. Les rouages du sport n'ont plus de secret pour toi. La musique si bénéfique pour ta concentration, tu l'as assimilée puis tu l'as transformée. Electrique, désormais tu rayonnes comme peu d'entre nous n'ont jamais brillé.


The Social Network

Désormais je me dis que c'est à toi, le "petit fougueux qui gère" d'imaginer la silhouette rachitique de ton "fou de père". Tu pourrais : je n'ai plus rien à t'apprendre. Il ne me reste plus qu'à t'aimer comme l'oiseau chante, comme la rose s'épanouit dans la nature : le plus naturellement du monde. Cependant, j'ai compris aujourd'hui que quand tu regardais vers l'arrière pour me sourire, c'était pour y puiser de l'énergie. Cette lumière, cet éclat dans ton regard, je sais que tu le transmettras comme je sais que je te l'ai transmis : tu l'irradies. La génération à venir sera technologique ; heureusement que la mécanique te connais. En liant l'ossature de ton "fou de père" à ta stature de "fougueux qui gère", tu créeras les plus belles choses que la Terre ait connu."

Au moment même où ma plume se retire et que le son de l'encre humidifiant le papier s'amenuise en écho au morceau de musique qui s'achève, le Monde tremble. Mon corps s'agite, se convulse en une seconde, puis c'est le calme ! Que... Que se passe t-il au juste ? Crise cardio-coumariniaque ? Accident lavandaire cérébral ?
Nouvelle secousse : l'effet de surprise m'a permis de retrouver la raison. Mon téléphone ; c'est juste mon téléphone qui vibre. Tiens, j'ai reçu un SMS :

"On a gagné Papa !!!"
J.

mercredi 27 mars 2013

Tam Dao - Dyptique : Santal aux antipodes

C'était un soir de novembre. On parlait santal. Malgré une vision de la création différente de la mienne, Youggo a un vécu très intéressant autour de cette matière. C'est donc tout naturellement que nous l'avons invité à partager avec vous son rapport à Tam Dao. Allez, partez à la découverte du bois exotique grâce à la plume de notre invité du jour !

E. Guézou pour J&P

Un créateur, lorsqu’il conçoit un parfum, invite celui qui le sentira à voyager. Ce voyage peut être purement spirituel ou métaphysique, explorer nos souvenirs, nos émotions, notre inconscient, notre intimité. Explorer nos sens également, notre corps. Mais souvent ce voyage est à prendre dans une dimension plus littérale, le parfum nous projetant, par sa force d’évocation, vers un ailleurs plus ou moins lointain et exotique.  Une multitude de paysages peuvent alors prendre forme dans notre esprit par la simple présence d’une essence, d’un accord, qui nous plonge immédiatement dans une vision réaliste ou stéréotypée de cette destination imaginée. Des champs de lavande Grassois aux épices du Maghreb, des orangers d’Espagne à l’encens d’une église. La vision se fait incroyablement précise. Souvent même, on pourrait situer cette évocation dans un contexte historique bien particulier. Et si parfois ce voyage répond fidèlement au propos initial du parfumeur, le nez qui se pose dessus est libre d’en imaginer une toute autre destination.



Tam Dao appartient typiquement à cette classe de parfums voyages. Ce santal pur est inspiré des souvenirs d’enfance d’Yves Coueslant, un des fondateurs de la maison Diptyque, qui vécut au Vietnam (Tam Dao étant le nom d’une localité au nord d’Hanoi).  Un voyage évoqué par ces mots : « Touffeur de jungle, enchevêtrement de lianes, odeur de forêts et de temples, des éléphants tirent les troncs déracinés du plus parfumé des bois sacrés, le santal ».

Mais voilà, pour moi Tam Dao ce n’est pas ça. Pourtant oui, tout y est ! Et j’arrive effectivement à me figurer cette Indochine de Duras, les rizières en terrasses, ces européens casqués de blanc, étouffants sous la chaleur moite de la fin des moussons, qui depuis le perron de leur grande bâtisse coloniale observeraient en contrebas l’orée d’une jungle sombre où des éléphants charrient des troncs encore rouges de sèves. Le tableau est parfaitement clair. Comme une vieille photographie de carte postale qui venteraient la douceur de la vie coloniale à des européens restés chez eux.




Malgré cet argument de départ, mon imagination, poussée par une rémanence de ma mémoire, part encore plus loin. L’antipode. Nouvelle Calédonie.
C’est là que j’ai passé les années charnières de mon enfance, et s’il m’en reste trop peu de souvenirs à mon goût, l’odeur du bois de santal demeure elle incroyablement vivace. À la fois rare et omniprésente, cette odeur revêt une place importante dans la culture kanak. Un bois mystique, sacré, utilisé dans l’ornement des cases, la construction de pirogues traditionnelles, ou la fabrication de statuettes et d’objets d’artisanat. Et cette odeur m’accompagne encore aujourd’hui, plus de 20 ans après, à travers divers objets ramenés de là-bas, qui trônent sur les étagères de ma bibliothèque comme autant de merveilles d’un cabinet de curiosité bien personnel.

C’est cette odeur là, ce bois de santal brut et naturel, qui m’a sauté aux narines en sentant par hasard Tam Dao au tout début des mes pérégrinations olfactives. Le choc fut aussi immédiat qu’intense, me plongeant dans ces racines presque oubliées de moi-même. Un retour en enfance.

Un parfum où le santal est roi, les autres composants ne servant qu’à mieux l’exacerber pour le rendre plus vrai que vrai, surréaliste. Un santal facetté, riche, brillant, à la fois sombre et lumineux. Son départ est sauvage, sec, râpeux, comme une brassée de sciure. Et il y a cette note un peu astringente des résines du bois, qui prennent souvent naturellement un aspect liquoreux, presque de pétrole. Ensuite c’est le côté fumé et une odeur de terre humide qui se révèlent avant de s’adoucir dans un fond plus ambré et vanillé. Et durant tout le voyage, les notes laiteuses caractéristiques du santal,  presque noix de coco, forment une trame discrète et viennent lier l’ensemble. Ici oubliez les notes épicées et de pain sec que l’on retrouve dans beaucoup de santals de la parfumerie (notamment chez Serge Lutens dans Santal Blanc ou Santal de Mysore), oubliez la légèreté d’un lait sucré qui s’approcherait de la figue (comme dans Santal Massoia d’Hermès ou Santal Blush de Tom Ford). Tam Dao est lourd, moite, profond. C’est une écorce gorgée d’eau, une racine ancrée en terre kanak. Des hommes aux visages barrés de lignes blanches, peuple fier et insoumis, qui dansent et martèlent le sol de leurs pieds. Une force naturelle, puissance d’une forêt primaire humide. Une incarnation olfactive des esprits coutumiers, figurés par d’impressionnants totems gravés qui viennent cerner l’entrée des cases traditionnelles ou les surplombent en une flèche faitière.

C’est cette alliance parfaite entre la brutalité naturelle du bois de santal et une profondeur mystique qui fait l’unicité de Tam Dao. Un parfum rare, qui a su retranscrire toute la richesse olfactive et symbolique du santal. Bien que le récent L'Arbre de IUNX frise cette perfection, Tam Dao reste jusqu’à présent inégalé.

Youggo






samedi 29 décembre 2012

L'Heure Vertueuse - Cartier : L'Ôde Verte Tueuse


Un regard au sein d'un grand classique. Le paysage est planté : nous marchons en terrain connu et conquis.  A moins que... l'odeur ne se vrille, ne se craque et nous aussi.


Sommet de pyramide. La mosaïste s'y tient et cherche à nous enchanter. En une bouchée. Pour nous attirer, elle dresse l'hommage aux mythes pionniers. Pour le rendre encore plus éclatant, elle l'illumine, le pare de scintillements encore flous, aux tonalités à la fois sourdes et radieuses. Captivés, nous nageons. Nos coeurs continuent de battre. Et nous saignons. Voilà tous nos amis qui arrivent en reniflant.


Tessellate

La lumière est sa forme préférée. Elle l'organise ici en trois points où deux lignes se croisent. Pour ne pas la trahir, elle choisit de la traiter à travers une seule teinte qu'elle irise, éclate et transforme en une splendide vague verte.


An Awesome Wave
Vert, tu es usé. Pars seul mon vert : tu as tenté de rester froid à son découpage. Pour mieux te retrouver,  elle a enfermé bien au chaud chacun de tes proches dans une multitude de prisons d'émaux étoilés : trois points où deux barres de fer se rejoignent. Face à face, dos à dos, c'est parti : elle forme sa mosaïque.


De sauvages pierres vertes se dessinent. Chaque odeur de chaque tesselle s'agite sous la chaleur et rayonne entre le classicisme de la forme et la modernité de la technique, s'inclinant ainsi selon la seule volonté de l'éminence grise.


Trois verres se découplent : un gifle - un berce - un tempère.
Une morsure que l'on apaise à l'instant, un réveil cinglant que l'on console aussitôt : tu veux blesser alors que te voilà respiré. Cristallisé, chaque facette voudrait culminer et rayonner, mais c'est le tout qui est focalisé.

Ces semblants d'émeraudes vont alors crépiter à l'unisson, formant la mosaïque dont la verdeur est pourtant plus précieuse que la pierre viridi. Car si ces verts sévissent, c'est parce qu'ils se répondent.
Elle a composé une grande fresque verte, un voyage dans les temps et dans les nuances d'une seule couleur.

Vert, tu es osé. Perce seul mon vert : tu es désormais décocté dans son découpage. T'ayant retrouvé, elle admire chacun de tes proches infusés dans cette multitude de prisons d'émaux étoilés : trois points où deux lignes d'argent se croisent. Face à face, dos à dos, c'est parti : elle a formé sa mosaïque.

J.
et un grand merci à O.



Tessellate


Les Heures de Cartier ne sont pas faciles d'accès et pourtant Iris Silver Mist sait si elles doivent être découvertes !
Fêtes obligent et grâce à la générosité de Josiane - la vertueuse éminence du stand Cartier des Galeries Lafayette - nous mettons en jeu DEUX ECHANTILLONS de L'Heure Vertueuse de Mathilde Laurent.

Il reste la Vèmela IXème et la XIème Heure pour que le cadran des Heures de Parfum soit complet.  Fantasmons ensemble sur les prochains Heures ! Deux participants seront tirés au sort à la fin de la semaine prochaine (mettons vendredi 4 janvier 2013) et gagneront chacun 4ml de cette IIIème Heure !

Et bonne fêtes de fin d'année ;)

====> Après un tirage au sort par un huissier de justice (ma sœur de 10 ans), nous avons deux gagnants ! Bravo à Hermeline et à Steff, qui remportent un échantillon de L'Heure Vertueuse de Mathilde Laurent ! Envoyez moi un mail à " drjicky@hotmail.fr " <=====

Merci à tous pour votre participation et vos commentaires pertinents et intéressants
J.