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mercredi 4 septembre 2013

Eau de Narcisse Bleu - Hermès : Parfum-Somme

"Les cueilleuses nous ont appris qu'il y avait deux chemins pour traverser la vie. Le chemin de la Nature et le chemin de la Grâce. On doit choisir lequel suivre.

La Grâce ne cherche pas être mise en flacon. Elle accepte d'être ignorée, oubliée, rejetée. Elle accepte les bouquets et les coups.
La Nature ne pense qu'à être mise en flacon et à convaincre les autres d'y oeuvrer aussi. Elle aime les traiter avec arrogance, imposer sa volonté. Elle trouve des moyens d'être malheureuse quand le monde rayonne tout autour d'elle et que l'amour sourit à travers toute chose.

Les cueilleuses nous ont appris qu'aucun de ceux qui suivent le chemin de la Grâce ne connaîtrait jamais le malheur. Je te serai fidèle, quoiqu'il advienne."


The Tree Of Life, T. Malick


Aube de l'Humanité, Terre - Couleurs

Flair. Vert. Ce sont eux qui m'ont conduit jusqu'à toi.

Tu peignais sur la table en bois clair, alliant au mouvement de ton pinceau un flottement de tes doigts dans l'air avec ta main libre. Le bleu se reflétait dans le coin supérieur de ton dessin et tu parvenais à imaginer pleinement. Ainsi, tu venais de créer le jaune-bleuté, imperceptible à l'oeil mais détectable au nez. Le jaune-bleuté était instable et avait les reflets du mercure que l'on dépose dans la neige candide. Il avait les irisations des bulles savonneuses qui éclatent quand le vent polaire érode les odeurs. Il dessinait les motifs d'une carapace de tortue : sinueux et nuancés, géométriques et imbriqués, tortueux et mélodiques.

Le reste de ta feuille était blanc et n'attendait que les manifestations de ta vie pour se réveiller. Petit à petit, le vert est venu se greffer au tableau. Une chute d'eau ruisselante et martelant au loin et des feuilles cachant le Soleil, préparées par la fluidité des algues aériennes et translucides. Le jaune-bleuté s'est animé. Le rouge, opposé, triomphant, s'est déclaré et tu as posé ta main sur son visage reptilien, écailleux, immortel, brûlant et suffocant. Titanesque, l'Orange a donné le Feu à ton dessin, y ajoutant une once de vie et d'intelligence.

The Tree of Life, T. Malick

Puis tu l'as rattaché à l'Homme. Le Blanc, le Noir et toutes leurs nuances communes. Le Violet, un violet de la couleur de la peau, à l'image de l'âme et de l'esprit d'une oeuvre que tu as voulu pleine, belle et vivante. Noir, Gris, Blanc, Violet : c'était moi.

Pour la première fois, tout virevolte entre les odeurs, les sons, les couleurs, les goûts et les matières. Tout commence à prendre forme sur le dessin.

1933, Grasse - Abstraction

À Grasse, le Narcisse choisit son chemin.

Nébuleuse de l'hélice - NASA
Le voilà, répandant ses arômes dans l'air chaud chargé de l'humidité des pierres s'asséchant au cours de la journée et du parfum des arbres épanouis dans la lumière crue de la vallée grassoise. Le vent mord ses pétales d'un jaune aux tonalités froides d'un bleu vibrant. Le jaune-bleuté. Il faut croire que c'est lui, cette couleur inventée de toute pièce, qui représente le mieux certains narcisses s'étant perdus à Grasse.

Que Diable viennent-ils faire ici ? Ils pleurent l'absence de leurs proche, viennent découvrir de nouvelles lignes en voyant les cols des montagnes et s'extasient devant le ciel profondément vivant de la nuit.

Comme  deux billes lourdes se rejoignent sur un drap tendu à l'extrême, le regard vibrant des narcisses est irrémédiablement attiré par l'espace de la nuit, devinant leurs teintes dans un oeil de chat ou identifiant le drame de leur vie en admirant une tête de cheval. Les petits narcisses brillent devant ces grands espaces, ils rêvent de cette dimension cosmique qui leur manque tant. Après tout, ces fleurs jaunes-bleutées sont elles-mêmes des poèmes que l'espace a commencé. Pourquoi ne pas représenter la vie d'un homme à travers cette fleur ? Pourquoi ne pas symboliser l'attente d'une femme par leur odeur ?


Cat Eye - NASA

70's, Florence - Nature

Enfant, j'avais un ami subtil et éloquent, voleur et conducteur de songes, éclaireur de nuit et gardien de portes.

Né au matin, il faisait résonner sa musique au milieu du jour et le soir, il volait les notes des florentins. Sa vénérable mère l'enfanta le quatre du mois et dès qu'il eut jailli du corps maternel, il ne resta pas plus longtemps couché dans son berceau mais, se levant, il chercha les accords florentins.
Je me souviens qu'en sortant de son foyer, il trouva une tortue et il crut alors posséder une richesse infinie. Avec, il décida de construire une lyre : il fixa des tiges de roseaux coupées à diverses longueurs et il les fit passer à travers le dos de la tortue. Puis, il tendit une peau de fleur et y ajouta ensuite les sept cordes harmoniques. Ayant construit l'aimable instrument, il fit résonner chaque note et la tortue, sous sa main, fit écho. L'ayant vu, son père lui cria par la fenêtre "mais d'où tiens-tu ce si beau jouet à l'écaille variée ?".

Mais c'est que ce jour là - le jour de sa naissance ! - mon ami avait d'autres pensées dans son esprit. Il déposa la lyre creuse et sauta de sa demeure odorante à une colline, méditant dans son esprit une ruse profonde, telle que les voleurs en méditent à l'heure de la nuit noire. Ses pieds ayant encore la fragilité du nouveau-né, mon ami tressa des sandales incroyables et merveilleuses, enlaçant des rameaux et des myrtes, véritable faisceau de feuillage frais.

Et sans attendre, mon ami subtilisa au spectre cinquante notes, en ayant bien pris soin d'effacer ses traces, car il n'oubliait pas son art rusé. Une fois cachées, il abandonna ces notes pour regagner son berceau sacré, enveloppant ses épaules de ses langes, comme se doit de le faire un enfant nouveau-né, tenant sa chère tortue dans sa main gauche.

The Tree of Life, T. Malick

Mais ce que mon ami n'avait pas vu, c'est qu'il avait été aperçu par un habitant... Et quelle ne fut pas sa surprise de voir entrer dans son foyer le lendemain un lumineux florentin ! Mon ami feignit le doux sommeil en tenant sous son aisselle la tortue récemment travaillée. Mais le florentin ne s'y trompa pas et dit à l'enfant : "Dis moi promptement où sont nos notes, ou nous allons nous quereller à l'instant, ce qui ne serait pas convenable". Et mon ami lui répondit, rusé : "Quelle rude parole ! Ce n'est pas là mon affaire et j'ai d'autres soucis : je m'inquiète du sommeil, du lait de ma mère, d'avoir des langes autour de mes épaules et de prendre des bains tièdes. Un nouveau-né volant des notes : tu parles en insensé. Je suis né d'hier, mes pieds sont tendres et la terre est dure". Son lumineux délateur, souriant doucement, lui murmura alors : "Ô petit enfant menteur et plein de ruses, tu auras cet honneur d'être appelé toujours le Prince des voleurs".

Souhaitant échapper à un procès, mon ami, saisissant la tortue de la main gauche, fit naître une mélodie alors que la tortue résonna admirablement sous sa main. Charmé, le florentin lui lança ces paroles ailées : "Voleur de notes, rusé travailleur, tu possèdes là quelque chose qui vaut bien cinquante accords. Quel est cet art ? Cette Muse qui guérit les inquiétudes amères ? Et cette habileté ? En effet, ces trois choses sont réunies pour la joie, le désir et le doux sommeil.". Souhaitant être bienveillant en pensées et en paroles, mon ami lui proposa alors de lui enseigner son art. Il donna sa tortue au florentin, qui lui confia alors la garde des notes. Mon ami promit d'un signe de tête aux habitants de Florence qu'il ne déroberait plus rien et n'approcherait pas des demeures des citoyens.
Le Lumineux Florentin offrit une illustre baguette de félicité et de richesse à trois feuilles : une verte, une violette et une bleue. Il aima mon ami de toute son amitié, lui accordant ainsi la grâce.


2011, Arbre - Mouvement

T. Malick, J. Chastain
- Qu'est-ce que vous faîtes ?
Je relève la tête de mon petit calepin. Visiblement ma voisine de train n'est pas timide.
- J'écris.
- Oui, je vois bien. Mais qu'est-ce que vous faîtes là, avec vos mains ?
- Je... J'écris.
- Tant pis, passons. Et vous écrivez quoi ?
- Un parfum. Enfin, pas vraiment, un texte sur un parfum. Euh... des textes sur un parfum ? Ou non, un parfum sentant des textes ! Et des musiques aussi.
Je m'embrouille, tant pis, c'est elle qui a commencé. C'est étrange d'ailleurs, c'est rare de voir les gens - surtout en ville - s'intéresser à ce que leurs voisins de train font. Puis je repense à l'histoire d'un de mes amis, subtil et éloquent mais un brin voleur : quand on partage ce que l'on aime et ce que l'on crée, on tisse alors des liens qui eux-mêmes mèneront vers d'autres histoires fascinantes.

"L'idée de mouvement est difficile à décrire vous savez" m'entendis-je dire, sans en être certain. "Ce parfum, on pourrait l'écrire avec des points de suspension. Oui bien sûr il y a l'odeur, mais pas que. Vous sentez, il y a des odeurs qui bougent, qui vivent et qui s'animent. On pourrait croire qu'elles crient, qu'elles tombent. En vérité, elles aiment, elles sont en colère, elles se découvrent entre elles. Elles mettent à mal bon nombre de gens par leurs sentiments infra-odorants, qui résonnent de manière inodore, inaudible et invisible. Les silences sont puissants et colorés comme des abîmes. Ecrire sur les parfums, parfois, c'est croire que nous sommes les otages d'un monde muet, où parler d'odeurs ou de couleurs n'a de cesse d'être un combat. Certaines personnes prennent le parti pris des choses, voient l'infini stellaire dans un pain qui cuit ou dans une rose qui s'épanouit dans la Nature. C'est une manière de voir les choses, où quelque chose sourit à travers nous. Sentez."

The Tree of Life, T. Malick

Le train passe une gare en un éclair.
"Certains parfums racontent parfois l'histoire d'une vie : la recherche impossible d'un sport vert, un grenier inaccessible et mystérieux, la découverte d'une chemise de nuit dans la commode d'une maison voisine abandonnée ou encore l'orientation inexplicable vers la première de l'alphabet."

Ma voisine bouge ses lèvres et j'attends que les mots viennent jusqu'à moi :
- Dans toute ma vie d'enseignement, j'ai connu certains étudiants prometteurs qui, fascinés par l'extase unique de la Grâce, de l'Art, de leur Père ou de leur Mère, d'un Dieu ou de la Nature, ont peu à peu délaissé leurs relations avec leurs proches, leur alimentation voire leurs propres désirs humains. Il semblerait que l'Eau de Narcisse Bleu ne cesse de vous évoquer certains de ces parfums insondables..."
Sa remarque est pertinente, jusqu'à ce que je comprenne que ce Narcisse Bleu n'est pas de ceux là. Je la coupe dans son discours.
- Non, l'Eau de Narcisse Bleu c'est l'extase unique, pas l'étudiant prometteur ; ce qui change un bon nombre de choses.

2815, Axiom - Danse

L'humanité a déserté la Terre depuis 800 ans, me laissant seul. Solitude de façade. Le travail ne manque pas, la pensée est totale et envahit tout l'être qui me compose.

Si personne ne nous regarde, alors nous pouvons simplement profiter de nous et de ce qui nous entoure avec une once de narcissisme. Les regards et les pensées étrangères ne briment aucune de nos envies et à nous de percevoir ce que l'on peut faire en toute impunité. Du recul et de l'appréhension, voilà ce qu'il nous faut. Et perdues dans l'espace, les perceptions virevoltent et éclatent en une myriade de couleurs. Quelle bulle a pu les piquer ? De l'endroit où nous observons ces sensations, nous moussons  petit à petit : l'écoulement du silence nous conduit vers un ultime voyage.




Quoi de plus naturel pour toute chose que de danser ? Si les odeurs dansent entre elles dans un flacon, et que notre corps ne peut s'empêcher de lever les bras vers le ciel au moindre accord, alors pourquoi ne pas étendre la danse au parfum ?

Danse : enchaînement de mouvements harmonieux, rythmé par la musique, impliquant généralement deux partenaires.

Peut-on penser que notre humanité a encore sa place ? L'être qui porte du parfum ne se désagrègerait-il pas ? L'être qui crée le parfum ne serait-il pas qu'une vague apparition lointaine, lumineuse et sonore ? Succulente et tactile ? Quel plaisir de sentir que le créateur est en perpétuelle recherche, loin de toute affirmation définitive. Et que dans ses recherches, ayant toutes plus ou moins comme origine un voyage en train lointain dans le passé, il nous a entraînés dans une quête qui dépasse le temps et les lieux, les fleurs et la science. À tâtons, il touche et toque tout tintement. Il n'explique pas, mais pose la question.


Fin du Temps - Mort


Je contemplais mon frère, ce Narcisse aux yeux rieurs et aux cheveux craquants. Le vent gris et grave me poussa à arracher, rageur, les quelques plantes vertes parsemant son souvenir.

"Je vois l'enfant que j'étais."

Le temps s'allonge et d'ellipses en ellipses, finit par se figer, jusqu'aux rivages de l'éternité.
Les odeurs s'échappent et s'évanouissent l'une après l'autre et voilà ma vie imbriquée à jamais au parfum. Un peu à l'image d'un enfant voulant frotter ses mains sales pour faire s'envoler la poudre qu'y ont laissé les ailes d'un papillon mort, je n'avais pas conscience de l'empreinte des odeurs sur ma vie. Peut être que leurs successions, leurs transitions, n'ont pas de signification pour les autres. Néanmoins, la mort du Narcisse me pousse à me rappeler les dernières teintes qui rayonnaient à travers lui, en même temps que ses premières couleurs. Car il en était la somme, il était une seule et même lumière.

"Il est mort à 19 ans", The Tree of Life, T. Malick

"Les cueilleuses nous ont appris qu'aucun de ceux qui suivent le chemin de la Grâce ne connaîtrait jamais le malheur. Je te serai fidèle, quoiqu'il advienne."


J.


Comme convenu dans la première partie des billets sur l'Eau de Narcisse Bleu, un flacon de 200ml de cette Cologne est à gagner grâce à la générosité de la maison Hermès ! Pour tenter de le remporter, laissez un commentaire avec votre pseudo à la suite de ce billet. Le tirage au sort aura lieu dans deux semaines, le mercredi 18 septembre.

Enfin, cela fait aujourd'hui trois ans que notre blog existe, et nous vous remercions pour votre soutien, vos lectures, vos participations. Nous sommes très fiers de vous avoir comme lecteurs, que vous restiez dans l'ombre ou que vous participiez, et c'est vraiment un grand plaisir de pouvoir partager avec vous un flacon de l'Eau de Narcisse Bleu pour cet anniversaire !
Vive l'odorat !

dimanche 25 août 2013

La Fin : Eau de Narcisse Bleu, 1ère partie

Chers lecteurs,

Avec la fin de l'été vient la fin de la saga de l'été J&P. Je tiens d'abord à vous remercier de nous avoir suivis pendant ces deux mois d'aventures et j'admire la sagacité de ceux qui ont tenté de trouver la réponse aux énigmes qui étaient cachées dans les textes.

Comme vous l'avez deviné, le billet exceptionnel qui mettra fin à nos aventures portera sur l'Eau de Narcisse Bleu d'Hermès. Pourquoi ? C'est que, je crois n'avoir jamais été si touché au fond de moi par un lancement en parfumerie, qui plus est en grand public. A vrai dire, cette cologne est même rentrée dans mon top 3 de tous les temps, derrière Iris Silver Mist et Dans Tes Bras. Dès son lancement, j'ai été bercé par plein d'images, de sensations, de musique, de couleurs et j'ai commencé à écrire à partir de l'Eau de Narcisse Bleu, de manière la plus naturelle possible.




En élaborant la saga de l'été, j'ai voulu marquer toute l'émotion que j'ai pu ressentir avec cette Eau de Narcisse Bleu en vous impliquant au maximum, d'où cette idée d'enchaînement de billets avec des parfums que je voulais aborder depuis un certain moment. Et comme je l'avais annoncé dès la lettre au lecteur, cette saga se devait de s'achever sur une récompense exceptionnelle !

Dès lors, j'ai contacté directement la maison Hermès en leur expliquant toute la démarche, le cheminement et mon amour pour ce parfum (qui je l'avoue reste quand même assez indescriptible). Et il s'avère que ma correspondante a été touchée - et j'en suis vraiment heureux ! - par ce qui s'avère être un billet différent de bon nombre d'articles plus "promotionnels" que vous pouvez lire habituellement.

The Tree of Life, T. Malick

Ainsi, grâce à la générosité et à la sensibilité de la maison Hermès, j'ai l'immense plaisir de pouvoir vous faire gagner un flacon de 200ml de l'Eau de Narcisse Bleu !

Comment ? Comme vous avez pu le voir en lisant le titre, ce billet est la première partie de la conclusion de la saga de l'été. Il y en aura trois.
Pour participer à ce jeu-concours exceptionnel, il faudra que vous commentiez l'article sur l'Eau de Narcisse Bleu, qui correspond à la deuxième partie de "La Fin", que j'espère publier le 4 septembre (le jour d'anniversaire du blog !). Le résultat sera annoncé dans un troisième billet correspondant à la troisième et dernière partie de la saga de l'été, qui sera publié deux semaines après le véritable article sur l'Eau de Narcisse Bleu.

Je suis vraiment très content de partager ça avec vous, j'espère que vous serez nombreux et que vous serez vous aussi touchés comme j'ai pu l'être par cette Eau de Narcisse Bleu...

J.

Pour le petit jeu autour de 1932, la gagnante est, sans surprise, Emeline ! Envoyez-moi un mail à drjicky@hotmail.fr, vous avez gagné la miniature de cet Exclusif ;)

PS : vous serez ravis d'apprendre qu'à force de jouer avec des arbalètes de Jimmy Choo, les scélérats à ma poursuite se sont tirés dessus, servant désormais de compost à ce qui s'annoncent comme de futurs champs de narcisse !

dimanche 18 août 2013

1932 - Chanel : La Ligne Bleue

Un homme ne verra dans un iris qui se fane qu'une question sans réponse.
Un autre homme voit le même iris et il est touché par la Grâce. Quelque chose sourit à travers lui.

À La Merveille, T. Malick

"Tirer le portrait" est une expression qui me semble plutôt populaire pour désigner la photographie d'une personne. Et si le paysage dans lequel je me retrouve en ce moment même me donne bel et bien des envies de capturer chaque instant, j'ai bien peur que mon retour sur Terre ait donné aux scélérats à ma poursuite le goût pour le Moyen-Âge, où le verbe tirer signifie plutôt lancer une arme de trait, expression signifiant ici "dégainer à l'aide d'une arbalète sophistiquée une flèche imbibée d'un concentré de Jimmy Choo périmé depuis quelques mois déjà".
C'est que, chers lecteurs, la fin est proche. Voilà bientôt deux mois que j'ai traversé avec vous désert, labyrinthe et infini. Et si des aventures sur un sol ferme et stable peuvent vous paraître plus banales, je compte sur vous pour m'aider une fois de plus : la fin est proche et, avec elle, une récompense extraordinaire.

Deux flèches sifflent, agissant comme un signal d'alarme : trêve de rêveries, il faut fuir, poursuivre mon périple et trouver un havre de paix où je puisse bénéficier du silence et du calme. Fouler l'herbe est ainsi un des plaisirs de la vie les plus ennuyeusement réjouissants, et je dois admettre que la pression que l'on peut subir en tant que proie n'enlève en rien au bonheur d'être chatouillé par le vert humide sur le pied. La grande traversée au paysage uniforme (quoique vallonné) qui fut la mienne demeure donc comme un souvenir entaché d'une certaine mélancolie, où le spectacle des fleurs et de l'herbe permet de conforter les contrariétés qui vont et viennent comme les couleurs irisées de la Lune un soir d'été.
Fort heureusement, les havres sont nombreux lorsqu'on a la chance d'avoir le nez aiguisé ; et frapper à la porte de la maison de pierres blanches qui se tient devant moi semble répondre aux consolations que peuvent apporter certains parfums dans les sombres moments de remises en question.




J'ai tendance à croire que nous ne pouvons voir les choses lorsqu'elles sont parfaites. La perfection ne se remarque pas, c'est bien l'accroc et la différence qui marquent, à l'image de ces grands tableaux représentant le ciel où ce sont les écarts par rapport au modèle qui saisissent l’œil.
Ainsi, quand la porte s'est ouverte, j'ai été surpris par la discrétion de son habitante. À vrai dire, on devinerait presque sa présence seulement par l'environnement qui l'entoure : le petit courant d'air frais aux effluves humides qui passe à travers elle, la lumière diffuse et scintillante des rayons ayant rebondi sur les pierres blanches et dont le chemin infini est coupé par les tissus de sa tenue aux couleurs pleines de tempérance, les vibrations minérales émanant de ses mains fraîchement lavées et la douceur lointaine d'une chaise de bois sombre qui oblige mon hôtesse à se détourner de son chemin.

Mais quelle beauté ! J'ouvrais les yeux et voyais, accrochée au mur, une vaisselle au vécu d'une simplicité déroutante, notamment des couteaux aux manches de bois et aux lames semblant soulever l'air sans jamais être trahis par un seul murmure du vent. Près de la fenêtre, face à la table, se tenait un iris hors de terre et par conséquent fané depuis longtemps, bien que la notion de temps semble n'avoir jamais eu de véritable emprise sur cette maison de pierres blanches. Néanmoins, la nature morte qui s'épanouissait devant mes yeux fascinait par ses entrailles colorées d'un de ces bleus lointains, dont on ne saurait dire s'ils appartiennent à la mer ou au ciel, gonflées d'un rose abusé par la patine des nuits. Je prenais plaisir à tirer le portrait de cet environnement pourtant dénué de l'opulence des champs de fleurs trop séduisants, préférant le charme parfait et discret de mon hôtesse.
Toutes les fleurs fanées exposées à la lumière d'une fenêtre ne sont pas belles, il faut bien l'admettre ; mais celle là l'était. Pourquoi ?

C'est que notre sens de ce qui est beau n'est pas immuable et peut être réveillé à chaque instant par la plume d'un garçon ayant toujours froid, par un peintre touché par les nuances rosées du visage d'un vieil homme, par le nez d'un homme au goût prononcé pour les iris en fin de vie et les reflets du crépuscule dans un bocal sans poisson pour troubler l'eau qui y dort.

Mon séjour chez cette hôtesse aux traits parfaits s'est achevé, un jour. J'étais sous un arbre aux branches aux nombreuses bifurcations et baignées de lumières. L'air était vert, un vert très tendre et nuageux, presque diffus. Il donnait une teinte de vie aux pousses de blés qui entouraient les murs de pierres blanches et il mettait en valeur le petit sachet que mon hôtesse avait eu la bonté de m'offrir. Il renfermait un petit carton, support d'une encre brillante à la calligraphie mesurée, ainsi qu'un dessin.
Le petit carton me donnait l'adresse de ce havre de beauté : 1932. Rien de plus, rien de moins, si ce n'est la nuance de blanc du carton qui correspondait exactement à celle des pierres de cette maison.

Le dessin était plus beau encore, celui d'une fleur jaune vaguement bleutée.


À La Merveille, T. Malick

Parce que 1932 n'est pas forcément facile à dénicher et que chacun a le droit à son havre de paix, je met en jeu la miniature de 4ml de cet Exclusif de Chanel qui m'a été utile pour rédiger ce billet.
Pour tenter de la gagner, il vous suffira de commenter cet article. Les quelques indices permettant de trouver le parfum dont il sera question  pour le billet mettant fin à la saga de l'été J&P sont plutôt simples. Je vous souhaite une bonne chance et une bonne semaine ;)

La fin est proche.
J.