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dimanche 18 août 2013

1932 - Chanel : La Ligne Bleue

Un homme ne verra dans un iris qui se fane qu'une question sans réponse.
Un autre homme voit le même iris et il est touché par la Grâce. Quelque chose sourit à travers lui.

À La Merveille, T. Malick

"Tirer le portrait" est une expression qui me semble plutôt populaire pour désigner la photographie d'une personne. Et si le paysage dans lequel je me retrouve en ce moment même me donne bel et bien des envies de capturer chaque instant, j'ai bien peur que mon retour sur Terre ait donné aux scélérats à ma poursuite le goût pour le Moyen-Âge, où le verbe tirer signifie plutôt lancer une arme de trait, expression signifiant ici "dégainer à l'aide d'une arbalète sophistiquée une flèche imbibée d'un concentré de Jimmy Choo périmé depuis quelques mois déjà".
C'est que, chers lecteurs, la fin est proche. Voilà bientôt deux mois que j'ai traversé avec vous désert, labyrinthe et infini. Et si des aventures sur un sol ferme et stable peuvent vous paraître plus banales, je compte sur vous pour m'aider une fois de plus : la fin est proche et, avec elle, une récompense extraordinaire.

Deux flèches sifflent, agissant comme un signal d'alarme : trêve de rêveries, il faut fuir, poursuivre mon périple et trouver un havre de paix où je puisse bénéficier du silence et du calme. Fouler l'herbe est ainsi un des plaisirs de la vie les plus ennuyeusement réjouissants, et je dois admettre que la pression que l'on peut subir en tant que proie n'enlève en rien au bonheur d'être chatouillé par le vert humide sur le pied. La grande traversée au paysage uniforme (quoique vallonné) qui fut la mienne demeure donc comme un souvenir entaché d'une certaine mélancolie, où le spectacle des fleurs et de l'herbe permet de conforter les contrariétés qui vont et viennent comme les couleurs irisées de la Lune un soir d'été.
Fort heureusement, les havres sont nombreux lorsqu'on a la chance d'avoir le nez aiguisé ; et frapper à la porte de la maison de pierres blanches qui se tient devant moi semble répondre aux consolations que peuvent apporter certains parfums dans les sombres moments de remises en question.




J'ai tendance à croire que nous ne pouvons voir les choses lorsqu'elles sont parfaites. La perfection ne se remarque pas, c'est bien l'accroc et la différence qui marquent, à l'image de ces grands tableaux représentant le ciel où ce sont les écarts par rapport au modèle qui saisissent l’œil.
Ainsi, quand la porte s'est ouverte, j'ai été surpris par la discrétion de son habitante. À vrai dire, on devinerait presque sa présence seulement par l'environnement qui l'entoure : le petit courant d'air frais aux effluves humides qui passe à travers elle, la lumière diffuse et scintillante des rayons ayant rebondi sur les pierres blanches et dont le chemin infini est coupé par les tissus de sa tenue aux couleurs pleines de tempérance, les vibrations minérales émanant de ses mains fraîchement lavées et la douceur lointaine d'une chaise de bois sombre qui oblige mon hôtesse à se détourner de son chemin.

Mais quelle beauté ! J'ouvrais les yeux et voyais, accrochée au mur, une vaisselle au vécu d'une simplicité déroutante, notamment des couteaux aux manches de bois et aux lames semblant soulever l'air sans jamais être trahis par un seul murmure du vent. Près de la fenêtre, face à la table, se tenait un iris hors de terre et par conséquent fané depuis longtemps, bien que la notion de temps semble n'avoir jamais eu de véritable emprise sur cette maison de pierres blanches. Néanmoins, la nature morte qui s'épanouissait devant mes yeux fascinait par ses entrailles colorées d'un de ces bleus lointains, dont on ne saurait dire s'ils appartiennent à la mer ou au ciel, gonflées d'un rose abusé par la patine des nuits. Je prenais plaisir à tirer le portrait de cet environnement pourtant dénué de l'opulence des champs de fleurs trop séduisants, préférant le charme parfait et discret de mon hôtesse.
Toutes les fleurs fanées exposées à la lumière d'une fenêtre ne sont pas belles, il faut bien l'admettre ; mais celle là l'était. Pourquoi ?

C'est que notre sens de ce qui est beau n'est pas immuable et peut être réveillé à chaque instant par la plume d'un garçon ayant toujours froid, par un peintre touché par les nuances rosées du visage d'un vieil homme, par le nez d'un homme au goût prononcé pour les iris en fin de vie et les reflets du crépuscule dans un bocal sans poisson pour troubler l'eau qui y dort.

Mon séjour chez cette hôtesse aux traits parfaits s'est achevé, un jour. J'étais sous un arbre aux branches aux nombreuses bifurcations et baignées de lumières. L'air était vert, un vert très tendre et nuageux, presque diffus. Il donnait une teinte de vie aux pousses de blés qui entouraient les murs de pierres blanches et il mettait en valeur le petit sachet que mon hôtesse avait eu la bonté de m'offrir. Il renfermait un petit carton, support d'une encre brillante à la calligraphie mesurée, ainsi qu'un dessin.
Le petit carton me donnait l'adresse de ce havre de beauté : 1932. Rien de plus, rien de moins, si ce n'est la nuance de blanc du carton qui correspondait exactement à celle des pierres de cette maison.

Le dessin était plus beau encore, celui d'une fleur jaune vaguement bleutée.


À La Merveille, T. Malick

Parce que 1932 n'est pas forcément facile à dénicher et que chacun a le droit à son havre de paix, je met en jeu la miniature de 4ml de cet Exclusif de Chanel qui m'a été utile pour rédiger ce billet.
Pour tenter de la gagner, il vous suffira de commenter cet article. Les quelques indices permettant de trouver le parfum dont il sera question  pour le billet mettant fin à la saga de l'été J&P sont plutôt simples. Je vous souhaite une bonne chance et une bonne semaine ;)

La fin est proche.
J.

mercredi 10 juillet 2013

Dzongkha - L'Artisan Parfumeur : Dédale

Peut-être vous est-il déjà arrivé, comme moi, d'être confronté à une situation délicate vous obligeant à suivre les pas d'une tierce personne : votre père sur la place du marché, votre amour secret sur le trottoir gauche de la grande avenue ou le pourvoyeur d'une société spécialisée dans l'élevage de chats sauvages le long d'une route abandonnée. Ainsi, vous savez que, réciproquement, quelqu'un peut être sur vos pas, expression signifiant ici "vous suivant avec acharnement jusque dans les plus sombres recoins d'un labyrinthe désaffecté pour des raisons qu'il vaut mieux ne pas savoir". Cependant, il est une possibilité souvent négligée dans cette course poursuite par pas interposés : suivre ses propres traces.

Shining, S. Kubrick

Des jeux d'enfants, le labyrinthe et le cache-cache sont peut-être les activités les plus terrifiantes : notre corps ne nous appartient plus mais dépend seulement de la volonté d'un seul lieu qui soit nous perd, soit nous dissimule. Néanmoins, cette observation est rapidement enfouie par un cerveau désireux de se cacher, à jamais. A jamais. A jamais.

Shining, S. Kubrick
Malheureusement, une fois que vous y êtes entré, il est effrayant de voir à quel point il vous sera impossible d'en ressortir, dissimulé et perdu comme vous pouvez l'être. Enfin, je dis "vous", mais j'espère pour vous que vous êtes tranquillement assis sur votre fauteuil de bureau, attendant qu'une bonne infusion de rose soit suffisamment amère pour votre palais, ou que vous êtes assis sur un fauteuil en cuir, en train de lire ces lignes grâce à la lumière d'une lampe en cuivre usée par le temps. Bref, loin de tout labyrinthe et de toute course poursuite éprouvante.
Cependant, un relativisme certain vous permet toujours de vous réconforter : il sera difficile pour un scélérat avide de détruire un billet parfum (et son auteur, accesoiremment) de retrouver quiconque ayant pénétré ce labyrinthe, le labyrinthe Dzongkha.

Il vous faudra revenir sur les traces mêmes du parfum pour vous échapper et saisir un des sens de Dzongkha : c'est par le passé olfactif que vous accéderez au ciel. Quand l'encens déploie ses volutes obscures et enfume le dédale, il ne fait que vous brouiller. Quand des fleurs bleues, roses et violettes sortent de terre, c'est pour vous faire tomber. Et quand des hautes haies surgissent des mains à la peau caleuse et brune comme le cuir, c'est pour vous empêcher de lever la tête. Car Dzongkha ne correspond finalement que peu au labyrinthe : il piège par lui, mais son essence même est en réalité le bleu du ciel, aux teintes claires et lumineuses, plutôt que la glaise informe du sol du labyrinthe.

Notez bien qu'ici, dans ce dédale Duchaufourien, les ombres sont toujours deux fois plus grandes que les objets eux-mêmes, dessinant dès lors des lignes brisées, inconstantes et des formes aigües qui n'ont de cesse de naître et de mourir à travers les hautes haies. Elles poursuivent, pourchassent et impossible pour nous d'échapper à l'obscurité qui grandit d'elles tandis que nos mouvements se déploient dans une vaine tentative de réconfort (et par réconfort, j'entends "petit retour sur soi et méditation sur les enjeux d'une telle échappée dans les si belles entrailles d'un labyrinthe olfactif").

Ainsi, d'après mon humble expérience de fuyard, Dzongkha n'est pas fait pour être exploré : il faut le surplomber, couper tout fil d'Ariane et le dépasser. Admirez le ciel : c'est par lui que vous échapperez à ses mystères labyrinthiques. Plongez dans le ciel.


Shining, S. Kubrick

Mais quel épineux mystère surgit quand, au travers des murailles vertes, apparaît un oeil rouge, froid et mécanique ; quand le ciel s'obscurçit ; quand seules les fleurs rouges demeurent et que d'elles s'échappent une ligne puissante menant tout droit non plus au ciel mais au cosmos.

Je plains la personne de confiance qui devra récupérer mon prochain manuscrit, car il semblerait que ma fuite m'ait mené au-delà de l'infini, et que cet infini ait une odeur - paradoxale - de terre.

"Écoutez, je vois que vous êtes vraiment très affecté par cet incident. Et sincèrement je pense que vous devriez reprendre vos esprits, absorber un tranquillisant, et essayer de faire le point."

J.

mardi 18 juin 2013

Lettre au lecteur

Chers amis, 

A l'heure où j'écris, j'ai bien peur qu'il soit déjà trop tard. Voyez vous, en ce moment même, je tente d'échapper à un troupeau de chats sauvages dont le but est - en plus de me dévorer des doigts de pieds à la tête - de détruire un billet de la plus haute importance. Par billet, la plupart des gens qui tomberaient sur ce blog (à fond d'habitation délabrée), penseraient à ces bouts de papier à visée transactionnelle. Si seulement ils pouvaient avoir raison (et je donnerais cher pour que ces lecteurs perdus soient dans le vrai)... Si seulement les retombées de ce S.O.S impliquaient simplement de jolis petits billets de banque... Hélas, vous l'aurez compris, il n'en est rien. Par billet, je parle pompeusement d'un article destiné à ce blog (à fond d'habitation délabrée).

Il est étonnant de voir à quel point l'expression française déjà vu est si présente dans le monde. J'entends par là qu'il est toujours surprenant d'entendre dans la bouche d'un conducteur texan l'expression déjà vu. Et ce encore plus quand vous le suppliez de vous embarquer dans son véhicule afin d'échapper à de lugubres personnages venant de libérer dans la nature un troupeau de chats sauvages (dont le but est, je vous le rappelle, de vous dévorer des doigts de pieds à la tête et de détruire un billet de la plus haute importance). A croire que ce texan est habitué à embringuer de pauvres jeunes gens présumés disparus, alors qu'ils sont "simplement" en fuite.

Il est de mon devoir de rendre public ce billet, ce qui n'est pas tâche aisée. J'ose espérer vous le faire découvrir avant la fin de l'été, bien que ce souhait ne dépende presque pas de moi. En effet, ce message est une bouteille à la mer, la première d'une série qui - j'espère - s'achèvera avant l'arrivée de l'automne, ma capture (sous entendu trépas) ou la sortie d'un flanker Intense de La Vie est Belle (sous entendu fin du monde). Ainsi, contrairement à mon sauveur texan, je suis incapable d'être habité par un quelconque déjà vu et je suis donc incapable de vous dire ce qu'il adviendra : peut-être vais-je finir comme un fantastique appât, expression signifiant ici "finir dévoré par un troupeau de chats sauvages". Peut-être que les lugubres personnages à ma recherche vont détruire le billet avant même que vous ayez eu le temps d'en lire une seule bribe.

L'importance du susdit billet est si grande qu'il ne suffit pas d'écrire : l'importance du susdit billet est si grande qu'il ne suffit pas d'écrire : l'importance du susdit billet est si grande qu'il ne suffit pas d'écrire : l'importance du susdit billet est si grande qu'il ne suffit pas d'écrire : l'importance du susdit billet est si grande qu'il ne suffit pas d'écrire : l'importance du susdit billet est si grande qu'il ne suffit pas d'écrire : très cher lecteur, je prends le risque de croire que mes ennemis n'auront pas eu le courage de lire jusqu'ici. Je vous explique donc l'enjeu : à chaque billet, je glisserai un code qui vous permettra d'accéder à un nouveau billet. A l'heure qu'il est, j'envisage trois articles avant que vous puissiez gagner l'article final ; article final qui sera accompagné d'une récompense exceptionnelle pour l'un d'entre vous, afin de vous féliciter pour votre courage et honorer ma dette envers vous. Ainsi il vous suffira, à l'aide d'indices dissimulés dans le texte ou murmurés sur notre page sociale, de trouver le parfum qui sera abordé dans l'article suivant. Une fois le nom du parfum trouvé, je livrerai le manuscrit du prochain texte à une personne de confiance, et ce très tard dans la nuit, quand la plupart des bonnes personnes dorment ou essayent - comme moi - d'échapper à des veilleurs de nuit, déguisés en pelles à poussière dans le placard à balais d'un entrepôt désaffecté.

Il me faudra donc être plutôt subtil dans les billets à venir, afin de ne pas être découvert par les scélérats à mes trousses. Les indices seront ainsi moins appuyés que ceux que je suis sur le point de vous livrer dans les prochains paragraphes.

Labyrinthe - Shining, S. Kubrick

En effet, mon périple texan - alliant un autoradio crachant un son épouvantable, une peinture de carrosserie rouge écaillée par le temps et une chaleur prête à faire fondre le flacon-coupe du prochain Paco Rabanne - est sur le point de prendre fin : mon hôte-d'un-trajet vient de me déposer à l'orée d'une haie immense s'étalant sur plusieurs kilomètres. Je salue mon conducteur texan suffisamment vite pour qu'il ne soit pas capable de fournir de description aux lugubres personnages (qui le menaceront dès qu'ils l'auront retrouvé) et je me retourne pour faire face aux immenses haies. Un labyrinthe, ce sera donc mon prochain lieu d'errance.

A l'entrée de ce dédale qui sera le théâtre de mes prochaines aventures, un panneau usé par le temps laisse apparaître, dans une calligraphie d'un autre temps, les lettres N et K. Comme pour mieux attirer les personnes en cavale, les maîtres des lieux ont eu le bon goût de disposer deux encensoirs sur les bords de l'entrée.

Je vais devoir achever mon message de détresse ici puisque le destin a - fort heureusement - disposé une boîte aux lettres orange juste à côté des deux pots d'encens. Je compte sur votre sagacité pour m'aider dans ce que les plus optimistes appelleront "la saga de l'été J&P" ou ce que j'appelle "une succession d'aventures plus ou moins dangereuses".

J'espère vous revoir le plus vite possible et ne pas vous dire pour la dernière "Vive l'odorat"...
Vive l'odorat !

J.

jeudi 1 septembre 2011

Baiser Volé - Cartier : Particule de Vie

Quand Lisbeth arriva en trombe dans son appartement du 5ème, elle se jeta furieusement sur son canapé en cuir blanc cassé. Ses pieds lui faisaient mal, et sa respiration saccadée lui faisait émettre de drôles de bruits, comme des hoquets de rage.

Elle mit sa tête dans ses mains, et imita la posture de cette actrice qu’elle avait vue au cinéma deux jours auparavant avec Mimiche. Oui, bon, ok, c’était cliché, mais essuyer ses larmes d’une autre manière ne lui serait pas venu à l’esprit. Son maquillage était foutu, c’était sûr. Elle releva la tête, son regard était rouge, et les mèches qui lui parsemaient le front paraissaient sales, folles. Vanité ! Comme si un metteur en scène de pathétiques comédies romantiques avait prémédité la scène, elle se retrouva en face d’un vieux miroir au cadre faussement doré écaillé. Le reflet la montrait, elle, désœuvrée, perdue, abandonnée ; ainsi que sa robe blanche légèrement froufrouteuse – mais pas trop – et son petit voile qu’elle avait piqué à Kate. Elle poussa un cri. Et dans un geste d’ultime désespoir, elle prit le vase en verre posé sur le petit meuble installé face au miroir et le fracassa par terre. Prise au dépourvue, elle me jeta. Violemment. Elle me jeta sans même me regarder. Comme un vulgaire morceau de chiffon à motif pique-nique. Moi. Elle me jeta comme elle avait jeté sa journée. Mon voyage dans les airs dura quelques instants qui – pour continuer dans le film de bas étage – me semblèrent une éternité.
Je vins frapper la fenêtre dans un bruit sourd et étouffé, je me sentis exploser et je me fracassai contre le sol, dans une ultime décharge.

Lys
Je quittai dès lors mon corps. Je me sentis voler, perdre mon attache. Moi, petite particule. En suspension dans l’air, je distinguais ce vieux bouquet abandonné. Un bouquet de lys, qui demeurait ma dernière dépouille. Quelle vie quand même ! Cette impression de mauvais drame revint. Je voyais défiler ma vie. Pathétique. Cependant, quel vécu ! On ne croirait pas comme ça, mais être une petite particule de pistil de lys, c’est quelque chose ! Tu passes ta vie au sein du cocon blanc, protégé, choyé et adoré par tout le monde : ta fleur, les nez, l’air et les petits êtres visiteurs.

Au ralenti, je me voyais m’éloigner de ce lys dont je constituais l’essence. Pauvre de lui. Flottant perdu dans les airs, je me demandais où diantre j’allai bien atterrir. Finalement, je n’étais pas si mal. Invisible dans l’air de la chambre du 5ème, je côtoyais particules d’eau, d’air et de vie. Comme des humais dans un métro parisien aux lueurs du jour, beaucoup ne me regardaient pas. Je les voyais se presser, invisibles aux yeux des autres, pour assurer « leurs fonctions ». Leurs fonctions. Attention, ça ne rigole plus. Mesdemoiselles H2O s’en vont faire exploser la vie. Dans toute leur prétention, elles m’éclaboussèrent légèrement au passage, mais je comptais bien ne pas me laisser piétiner par elles ! C’est alors que j’accrochai le regard des autres petites molécules. Les molécules vertes. Celles là étaient d’un charme et d’une politesse à faire rougir plus d’un Dom Juan en pamoison. On se regardait ensemble, on se prenait dans la main, le temps d’une petite ronde.

Cependant, la pesanteur me ramena à la dure réalité. Je n’étais pas faite pour rester à flirter avec l’air et ses molécules légères. Non, moi petit pistil en liberté, je devais retomber et toucher à nouveau ce sol qui m’avait fait naitre. Je me sentais dégringoler. Je craignais le pire pour la chute. Cependant mes craintes furent vite oubliées : je me retrouvais dans un petit duvet, une sorte de matelas informe et doux. C’est étrange. On dirait… un gros pinceau. Un… Mais oui ! Un pinceau à poudre de maquillage ! Quelle chance ! Me voilà lové dans du maquillage aux accents délicieusement rétro. Echarpes à plumes, maquillage contrasté et robes de soirées éclairées par les flash explosifs, la belle vie pour une particule de lys c’est ça.
Je commençais à m’installer dans ce que je croyais être ma future délicate routine, espérant presque rejoindre mes ancêtres des années folles, quand mon petit monde fut bouleversé. C’est que Lisbeth en avait fini de s’apitoyer sur elle-même et son mariage catastrophique. Dans une vague de précipitation et de fureur froide, elle se leva d’un bond presque altier. Elle arracha son voile ridicule ainsi que ses rêves de petite fille : Lisbeth prit son sac à main et y fourra papiers et maquillage. Bien évidemment, je fus embarquée.

J’entendais ses pas lourds et précis amortis par la fausse moquette de l’étage, et je ressentis une véritable décharge lorsqu’elle enfonça le bouton de l’ascenseur avec une vigueur jamais vue.
Une minute et quarante seconde plus tard, elle martelait de ses talons le bitume de sa rue. Il était sur le trottoir d’en face et il l’attendait. Je ne le voyais pas distinctement. Une chose était sûre : cet homme souriait. Lisbeth retroussa un carré de soie sur sa tête et lança un ultime et discret regard d’appréhension en arrière, comme pour vérifier quelque chose…

Elle s’approcha de l’homme que je n’arrivais pas à distinguer. Ils étaient complices, et venaient de m’en fournir la preuve : ils venaient de s’échanger un baiser. Un simple baiser volé.
J.

jeudi 16 juin 2011

Trois Petits Figuiers

Les Trois Petits Figuiers - © EG pour J&P
Il était une fois, trois petits Figuiers, tous pleins de fruits charnus, et qui s'aimaient tendrement, tout en étant très différents. Le Premier petit Figuier aimait manger et dormir. Le second, le Boisé, aimait la nature et le grand air et le troisième, le Minéral était plutôt sérieux, il aimait lire sur des rochers, face au Soleil à la mer. Ils eurent un jour envie de voir du pays. Aussi, après avoir embrassés leurs mamans respectives (sachant que le Premier et le Minéral étaient frères et embrassèrent la même mère), ils se mirent en chemin.

Mais un matin, ils apprirent une terrible nouvelle : le grand Méchant Loup était revenu au pays ! Et d'après les rumeurs que chuchotaient les molécules odorantes dans l'air, il était proche !


© EG - le Premier Figuier
"C'est notre pire ennemi, c'est nos mamans qui l'ont dit !" s'exclamèrent les trois petits figuiers. Tous les parfums du voisinage ayant regagné leurs maisons, les pauvres petits figuiers comprirent qu'il leur fallait s'en construire une au plus vite. Le troisième petit figuier se mit tout de suite à creuser de bonnes fondations : il voulait construire une maison de pierre. Quant au Premier, il se hâta de tresser des brins de paille qu'il avait trouvés sur une meule voisine : le soir même il acheva sa paillote et put y dormir à l'abri sans plus penser au Méchant Loup.

© EG - le 2nd petit figuier : Ninfeo Mio


Le second petit figuier planta des piquets aux quatre coins de sa cabane de bois et disposa comme il put des branches pour faire les murs, les fenêtres et de quoi meubler sont intérieur. Contrairement à son habitude, il travailla même le deuxième jour pour poser son toit avant d'aller jouer : "qu'il vienne, ce Méchant Loup !" clama-t-il après avoir achevé son oeuvre.


© EG - le 3ème petit figuier : Philosykos


Le troisième jour, le troisième petit figuier avait cimenté le dernier rang de pierre. Ses amis se moquaient bien un peu de lui et de son travail acharné. Lui le disait rien mais, en assemblant sa charpente, il pensait : "pourvu que j'aie le temps de finir !". Le soir, la maison étant achevée, il réalisa qu'il manquait une cheminée : il se remit  à l'ouvrage et, toute la nuit en construisit une bien solide.




Le lendemain, l'évidence ne fit hésiter aucun des figuiers, la grosse voix avait retenti dès le lever du jour : "qui a osé s'installer dans MA clairière ?" gronda le Méchant Loup. Puis, voyant que ce n'était que trois petits figuiers boisés, il se ravisa : "Hum... moi qui rêvait de m'amuser un peu, voilà une réelle opportunité de "jouer" avec les figuiers jusqu'aux notes de fond...".
Entendant cette sombre voix, les trois figuiers, leur sève glacée d'effroi, se ressaisirent et coururent bien vite se mettre à l'abri, chacun dans sa maison.

Le Méchant Loup se précipita sur la paillote du Premier Figuier, et vaporisa si fort son parfum, que la protection du Premier s'envola tout de suite. Profitant du petit essouflement du Méchant Loup, le malheureux petit figuier se précipita chez son ami.
"Au secours Ninfeo ! Ouvre-moi vite !". Le Boisé lui ouvrit, et le Premier se réfugia dans la cabane de bois de son ami. Le Méchant Loup s'approcha alors de la cabane et atomisa si fort son jus que celle-ci trembla, craqua... mais résista ! Surpris, le Méchant Loup inspira alors plus profondément et vaporisa, vaporisa si longtemps que la cabane du second petit figuier s'éparpilla autour des infortunés bijoux parfumés.

Tandis que le Méchant Loup toussait tout en reprenant son souffle, les deux petits figuiers coururent chez leur ami : "Au secours Philosykos ! Ouvre-nous vite !". Et le plus sérieux des trois figuiers, ouvrit sa porte et le Premier et le Boisé se réfugièrent dans sa maison de pierre. Alors le Méchant Loup se planta devant la maison de pierre, ôta son bouchon pour mieux vaporiser sa colère, retroussa ses manches, inspira et pulvérisa comme il l'avait fait sur la cabane.
La maison ne bougea pas.

Les 3 Figuiers protégés - -© E. G.

Une fois qu'il eut bien toussé quelques gouttes de son jus, craché notes de tête et juré sur ses notes de fond, le Méchant Loup reprit son souffle. A l'intérieur, les trois petits figuiers étaient dans la plus grande des angoisses. La seconde pulvérisation fut encore plus grande et plus longue, et sa puissance était incroyablement plus impressionnante que les précédentes. Mais la maison tint bon.

Fou de rage, le Méchant Loup s'étranglait, haletait, et à l'intérieur, les petits figuiers s'embrassaient, pensant que ce serait la dernière fois. Le Méchant Loup inspira si fort qu'il créa une tempête parfumée, et vint la vaporisation, la dernière, la plus terrible... Tout s'envolait autour de la maison de pierre : herbe, terre, cailloux, tout... sauf la maison ! Epuisé, humilié, le Méchant Loup s'éloigna.

Les trois petits figuiers tremblèrent de peur encore très longtemps. Ce n'est que tard dans la nuit qu'ils purent fermer leurs bouchons et se reposer, blottis les uns contre les autres. Mais au petit matin, réveillé par des bruits de frottements de verre sur le toit, le troisième petit figuier secoua ses amis : "Vite ! Aidez-moi ! Allumons le feu sous le distillateur !". Tandis qu'ils vaporisaient du vent pour attiser le feu, de la suie tombait dans le distillat.

Le distillateur bouillonnait quand une énorme masse noire s'abattir dans une gerbe d'étincelle, d'huiles essentielles, et surtout de cris : "Waouuuuu !!!". Brûlé, ébouillanté, pelé et parfumé clandestinement et à vie, le Méchant Loup ressortit aussitôt par là où il était entré.

Les 3 Petits Figuiers , se reposant sous la voute étoilée - © EG pour J&P
On raconte que dans la clairière, on peut encore voir trois petites maisons de pierre. Mais ce n'est pas vrai. La vérité, c'est que le troisième petit figuier agrandit sa maison pour accueillir ses deux amis et les deux mamans, Olivia et Isabelle (ainsi que tatie Camille les jours où la sieste et les festins le permettent). On dit aussi que Premier Figuier fabriqua des lits douillets pour se reposer sous les autres vrais figuiers, que Ninfeo Mio installa un hamac, et que Philosykos bâtit une bibliothèque de pierre, pour se détendre en fin de journée, au coin de la cheminée...
J.

Texte librement inspiré de la version de  Jean Claverie des Trois Petits Cochons

jeudi 28 avril 2011

Le Classeur à la Jicky !

Chers lectrices, lecteurs et parfums, aujourd'hui, nous allons sortir des sentiers battus !
Etant un adorateur de tout ce qui est bricolage (ce qu'il faut bien évidemment ne pas croire du tout... je suis un cas social du marteau et du clou), aujourd'hui petit atelier "Toi aussi, facilite ta vie de perfumista" !

Ceux qui me connaissent savent qu'en ballade avec moi il faut une chose. Ou du moins, beaucoup de fois cette "une chose" : des pochettes plastiques !


Vous savez, les trucs qu'on se servait pour les classeurs en CE1 pour mettre les cours d'histoire ("Quel roi a été guillotiné pendant la Révolution ?" le bon temps --').


Maintenant, il vous fait une belle pochette cartonnée (bien colorée style jaune si possible : il faut que les murs tremblent... de peur !). Et c'est ainsi que vous mettrez les pochettes plastiques dans la pochette cartonnée (c'est donc à ça que servaient les cours de technologie en 6ème... différencier les types de pochette... tous les morceaux se recollent !).

Et, tels Indiana Jones en pleine jungle, partez, pochette en main (ou du moins dans un sac à dos pour pas passer pour un taré dans le métro), en direction des sacros saint temples de la parfumerie : Amen.

Bon, alors, quelques astuces pour ne pas passer pour un sacré débile en pleine pérégrination parfumée : avoir toujours les rabats de la pochette cartonnée rabattus, pour ne pas s'emmêler avec les fils, tout en essayant de sourire, gêné, en pleine boutique Goutal ("Oh, et sinon, je ne connaissais pas L'Eau d'Hadrien... vous pouvez m'en faire une touche s'il vous plait ?" et dès que la vendeuse est retournée, vous arrachez avec triomphe stylo et pochette !).

Dans les petites boutiques, préférez  garder la pochette en main, et glissez le tout discrètement. Chez Malle, asseyez-vous et discutez en même, la vendeuse saura obligatoirement à quelle team vous appartenez (... la Team Rocket ! Oups pardon, régression instantanée... je voulais dire Team Perfumista !).
Dans les grands magasins : en fait ça dépend. Au Bon Marché, asseyez vous sur les canapés au milieu des stands et organisez le tout. Aux Galeries Lafayette, bon alors, c'est plus dur. Faut la jouer fine :p. Déjà, faut éviter de se faire manger par les gens. Et faut trouver LE stand. Sur Paris, le stand Goutal est pas trop mal. Assez spacieux et pas trop encombré. Mais, en fait, je vous ordonne (en toute simplicité) d'aller voir Josiane, du stand Cartier, elle vous fera la place qu'il faut :D !)

Mais LE truc, c'est le soir, en rentrant chez soi. Il faut éviter une chose, que bien évidemment je fais à chaque, c'est à dire ceci :

(oui, à l'origine c'était bien un lit)

Le lit "reproduction de Verdun en mode touches parfumés". C'est très dangereux. On s'y perd, on mélange tout, c'est la bazar. C'est pourquoi il faut le classeur. Le fameux classeur à la Jicky. Personnellement, j'ai opté pour le classeur où on peut mettre deux rangées de pochettes. Comme ça, deux fois plus de parfums dedans ! Je les trie par intercalaires (où par moments on a des intercalaires "Nicolaï, Comme Des, Penhaligon's, Hermès" ^^). Puis les "plus remplis" : pour moi ce sont les Guerlain, les Etat Libre d'Orange, les Frédéric Malle ou encore le sobrement intitulé "Mainstreams".

Le "Classeur à la Jicky" vous permettra ainsi de sauvegarder votre Sniffathlon le plus longtemps possible (une touche peut bien durer un an !), et il est très utile pour harceler ses proches, sans qu'ils n'aient à subir les test sur peau... Avec bien évidemment des remontrances derrière, où en grinçant des dents on glisse "Ouais mais moi d'abord je prône le tests sur peau" gniark gniark gniark !)

Je vous invite à partager ici vos trucs et astuces pour profiter le plus longtemps possible de vos sniffathlon, et autres trésors parfumés...

Vive l'odorat !

jeudi 14 avril 2011

Plongez dans l'osier...


Les beaux jours reviennent ! Il fait 25°, on sort, on crie ! Yaaahaaa !!! J'en profite d'autant plus que moi, oui moi mais pas vous (j'insiste =), moi moi moi je suis en vacances et donc c'est Sniffathlon Power !!! Je gambade, au gré du vent et des envies, saluant ma petite vendeuse de chez Frédéric Malle, de chez Lostmarc'h ou Josiane du stand Cartier (ou comment rester une heure et demie à parler aux Galeries Lafayette...).

Sans oublier que je squatte la ligne 1 comme si c'était ma deuxième maison, arrosé que je suis par le vent qui s'échappe des fenêtres de la rame, mais aussi par les effluves de transpirations de mes bons vieux parisiens... Serait-il de bon goût de rajouter ici un petit "lol" ? Syntaxiquement, pourquoi pas...

Et mercredi dernier, autant enfoncer le clou jusqu'au bout, je n'avais pas cours ! Il faisait chaud,  très chaud et j'ai décidé d'arpenter Rivoli, en direction de la boutique Lostmarc'h (pour un ami). Sauf que, bonne poire, pas loin du 111 rue Vieille du Temple il y a le BHV ! Et on me le reproche souvent, je ne peux m'empêcher d'entrer dans un magasin qui propose des parfums. Oui, mea culpa ! (je vous raconte pas la fois où, en sortie scolaire nous sommes passés devant une boutique Guerlain... c'était horrible). Et je me suis aventuré dans le sympathique stand orange (j'ai toujours aimé le orange) Hermès. J'y ai d'ailleurs fait la connaissance d'une aimable "amie d'ami" qui peut être se reconnaitra...

Mais j'y ai surtout fait une redécouverte. Une redécouverte qui s'est fait réellement par hasard, dans mon test à la limite du machinal sur mouillette : Un Jardin Sur Le Nil. Un simple coup de nez sur la mouillette, puis les portes du métro quotidien se sont refermés, et le parfum m'a une fois de plus transporté dans les confins d'un autre monde.

Je me suis retrouvé, moi, petite boule de vie, dans un panier en osier porté par une jeune femme en robe de lin blanc. Le panier était de forme ronde, sans aucune étoffe pour rendre l'assise plus confortable. Cela dit, j'étais au moins protégé du vent qui semblait fouetter ma porteuse. J'essayai de regarder ce qui se passait à l'extérieur du panier en osier, mais allez grimper une façade de 40 cm quand vous n'en mesurez même pas 5 ! En attendant, je profitai du beau ciel bleu au-dessus de moi. Le Soleil devait être à son zénith, car il régnait une réelle sécheresse dans l'atmosphère : le panier semblait cuire en pleine nature, et dégageait des odeurs de paille sèche, et d'abricots secs. Abricots secs... Oh ! Mais en voila un petit pot ! Cool, j'ai faim ! Je pris dès lors le fruit séché (qui par ailleurs mesurait deux fois ma taille...) puis en croqua quelques bouchées.

Et quel bonheur de pouvoir ensuite s'allonger, en étendant son corps tout du long du panier, la face au Soleil, chaleur universellement reconnue comme source de bonheur intense (et c'est un Québécois d'hiver qui vous le dit, quoique l'hiver canadien soit très ensoleillé !). En fait, je faisais alors une sorte de remake du Dormeur du Val, au détail près que les parfums faisaient encore frissonner mes narines.

Et c'est dans ce moment d'une léthargie intense que ma porteuse a choisi judicieusement de poser tout en délicatesse le panier d'osier sur une surface étrange ! J'ai cru mourir ! J'étais tellement... plongé dans l'osier, que le choc du changement m'a bouleversé ! En aventurier aguerri, j'ai essayé à nouveau d'escalader le panier, histoire de voir par dessus les murailles. J'ai tenté de toutes les manières (j'aurais du prendre des photos...), par les mains, par les pieds, en sautant, en essayant des pirouettes acrobatiques dignes de la pyramide olfactive de Brin de Réglisse ! Et c'est au bout de 15 bonnes minutes que j'ai réussi à agripper un brin de paille qui dépasser du panier, à partir duquel j'ai pu grimper sur le bord de mon berceau.

Le panier était sur de l'eau. L'eau d'un fleuve très calme, et qui m'éloignait à chaque fois plus loin des berges, où poussait une végétation luxuriante. Elle était légèrement ombragée par un arbre immense, qui abritait ainsi une colonie de papyrus, petits roseaux verts et tendres qui baignaient dans l'eau. Je me suis assis dangereusement aux bords du panier pour admirer cette douce vision. L'eau faisait balloter mon siège.

Même un petit peu trop balloter. Il y a eu aussi au même moment une bourrasque de vent très très puissante. Un cri strident qui sortait de nulle part. Et une voix féminine machiavélique vit retentir son timbre mécanique dans l'air, annonçant une sentence impitoyable : "Champs-Elysées - Clémenceau".

Retour case métro quoi.

Papyrus - Egyptos.net

jeudi 24 mars 2011

L'Heure Mystérieuse - Cartier - Introduction en clair / obscur



Petiot, on m'a toujours dit "le noir et le blanc, ce ne sont pas des couleurs : ce sont des nuances". Jusque là, je n'ai jamais cherché à contredire cette loi sacro-sainte, qui s'est imposée à moi avec plus ou moins d'évidence.

De mes expériences clair / obscur, je retiens évidemment cette période de ma vie où je voulais être astrophysicien (les maths et moi étions encore de bons amis...), et que j'avais mon télescope, que j'aime d'ailleurs toujours autant ! Et je me souviens encore de mes nuits d'été où, j'ouvrais alors la fenêtre du salon de chez mon père, et où l'on bravait le froid des soirées estivales pour observer la Lune.



L'air lourd et intense de l'appartement s'emplissait de l'assourdissant silence de la ville la nuit. C'était une véritable mission de garder la Lune dans son objectif, et à chaque regard, c'était toujours ce "Ooohh" d'admiration qui s'échappait de ma bouche. Le noir de la nuit était empli du blanc éclatant de la Lune, et il pouvait se refléter dans le jeu de miroir du télescope.

Et à chaque fois que j'ouvrais cette fenêtre, le silence de la nuit était rompu par le claquement des pas d'un inconnu qui marchait le long de l'étroite rue à sens unique en face de la fenêtre.

C'était L'Heure Mystérieuse.
Car en pleine nuit, noire, s'il y a bien des talons qui claquent le sol si intensément sombre de la rue pavée de la ville, ce sont les siens. A vrai dire, le sol n'est pas noir. Non, il est blanc. Blanc de la lumière de la Lune qui se reflète dans l'humidité des dalles du sentier. Ou plutôt, non. Le sol est noir, puis blanc suite au passage de la Mystérieuse. Tout se mêle dans mon esprit, et instinctivement, je sors subitement de chez moi,

La curiosité m'a toujours poussé à poursuivre discrètement les personnes telles qu'elle. Cette classe intemporelle, qui traverse la rue, tout en discrétion, en silence et en magie. Je me fais tout petit. Je rentre ma tête dans le col de ma veste, et je renfonce mes mains dans mes poches. Et c'est dans cette poche que j'appuie sur le bas du cercle de mon iPod : play. Intro.

Adam Elsheimer, La fuite en Egypte, détail
Introduction à l'autre monde. Celui où l'univers n'est plus celui des pavés noirs de la nuit, mais celui du reflet blanc, où tout s'inverse. Où la tête enfouie est, en réalité complètement dévoilée, nez en proue et en action. Où les mains ne sont plus cachées, mais véritablement mises à nue. Où l'odeur sèche de la craie qui était restée dans la poche s'est mélangée à celle plus humide des mains, adoucies par le froid embrumé de la nuit. Où la musique ne reste pas dans nos oreilles, mais se propage dans l'environnement. Où le blanc devient noir et le noir devient blanc. Où les deux contrastes ne forment plus qu'un tout, se nuancent. Cet autre monde, qui s'avère en fait être la Lune. Cet autre monde où la Mystérieuse ne l'est plus, et pointe du doigt la Terre, lointaine et hors d'atteinte, si ce n'est olfactivement, par vagues d'odeur de mousse, de volutes de prémices de fumées, et d'émanations camphrées, à la frontière du minéral, symbole de ces dalles que l'on foulait un instant plus tôt.

La musique s'avance dans le temps, dans un écho de voix lointaines, et de claquements, qui correspondent à la perfection au bruit des pas de la Mystérieuse sur le sol devenu ciel. Cependant, la Mystérieuse a disparu. Je lève la tête vers le ciel, et je tourne ainsi, dans une ronde perpétuelle, jusqu'à ne plus rien distinguer, cherchant dans le ciel, perdu, dérouté. Je n'avance plus réellement, c'est le monde autour de moi qui se déplace, comme si j'étais dans un tunnel transparent, où défilerait un éventail de la vie sur la Terre. Le temps s'est définitivement arrêté, et est devenu immatériel, comme moi en cet instant précis.

Un temps qui s'est écoulé subitement, et m'a ramené dans la rue, sur terre, les pieds bien ancrés sur les dalles, noires.

Sortir de cette course à la poursuite de L'Heure Mystérieuse ne m'a pas laissé indemne, et c'est tout émoustillé que j'ai rejoins ma maison, claudiquant. J'ai monté avec difficulté les marches, puis en rentrant, je me suis posé avec sauvagerie sur mon lit. J'ai allumé la lumière et j'ai pris le premier livre qui m'est venu sous la main. L'Ombre Du Vent.

A suivre ;)

Peinture abstraite noir & blanc

vendredi 4 février 2011

Carnal Flower - Jungle Power


Dans la jungle humide et dans la moiteur de ce labyrinthe de nature vierge, je l'ai rencontrée. Sauvage. C'est l'impression initiale que donne Carnal Flower, quand on l'aborde pour la première fois. Cependant, l'approche en elle même de cet animal en voie d'extinction vaut le détour.

A la base, pas de safaris de prévu. Juste le plaisir d'errer dans cette jungle, antre humide du monde, où le temps n'est plus tel qu'il est. La jungle est le pays des sons. Le craquement d'une branche, le vent qui fouette quelques feuilles plus grandes que notre visage dans un murmure silencieux, la goutte qui perle au bout la large verdure de cette contrée. Chaque son est analysé par une oreille au pouvoir décuplé.

Mais la jungle est aussi le pays des odeurs. Celle un peu piquante des fleurs sauvages de couleurs prononcées, celle délicatement aquatique de la végétation humide, mais aussi celle légèrement sèche du bois protégé par la densité de la nature, celle délicatement fraîche et verte de ces feuilles que l'on fait crisser sous nos pieds.

Carnal Flower est une entité réelle de la jungle. Elle est l'animal, le végétal et le minéral de l'environnement inconnu dans lequel j'erre. Animale par sa vivacité, sa fougue et son aura d'être impalpable et pourtant bien présent. Car on ne rencontre, pour ainsi dire jamais Carnal Flower. Nous la sentons, la devinons, mais jamais elle n'apparaît devant nous.

Henri Rousseau, Tigre attaquant un buffle

Un bruit d'ailes qui s'envolent se fait entendre juste au-dessus de moi. Des feuilles proches d'un marron passé tombent à mes pieds, et je m'arrête. Le bruit naturel de la jungle s'est éteint. Plus de crissements, de sifflements ou de résonnances aquatiques. Une accalmie effrayante, qui me révèle en fait la profonde obscurité du lieu.

Je ne suis pas en sécurité. Des sortes d'yeux invisibles s'ouvrent dans l'obscurité soudaine de la jungle. De petits bruits comme si une cape frôlait le sol jonché de feuilles titanesques parviennent à mon oreille, et je décide de me sauver. Au début, je marchai vite à vrai dire, je ne courrai pas pour ne pas m'effrayer moi-même. Mais... les odeurs furent plus rapides ! La violence d'un coup dans le ventre, d'un autre à la tête et un dernier juste sous le nez, sans y rentrer, m'assomma. Je suis tombé, le visage dans la terre. Je ne bougeai plus, de peur d'être à nouveau assailli, mais en fait, je fus aidé.

La jungle est versatile. Carnal Flower aussi. Tantôt sauvage, elle est maintenant douce. Je relève ma tête en vitesse et observe alentour, cherchant désespérément cette créature finalement omniprésente. L'obscurité s'est atténuée. A vrai dire, je pense que la pluie commence à tomber.  Elle réveille à nouveau la nature : le bruit des petites gouttes qui se transforme en grosses perles d'eau, et qui finissent par tomber sur la terre, dans un chant d'odeurs, de sons et d'images somptueuses. J'ouvre un peu la bouche, et quelques gouttes de cette bruine blanche et fraîche me tombent sur la langue, réveillant un gout un peu amer, lacté et profondément humide dans toute ma bouche.

La bruine s'intensifie au fur, et devient une véritable pluie tropicale. La jungle si hostile au départ est devenue presque qu'accueillante. Des vapeurs semblent s'échapper du sol, des arbres, des lianes et des feuilles. Tout devient noyé dans cette brume inexplicable. Tout se fond.

Et dans un dernier souffle de vent, je sens une dernière fois le sillage de Carnal Flower dans l'air.