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samedi 30 août 2014

Curiosités - Diptyque : Grise en abîme

Je n'ai pas l'habitude de parler des odeurs pour la maison, à tort ou à raison. Mais mon amour des beaux parfums me pousse à aborder les compositions importantes à mes yeux. Pour cette rentrée, diptyque lance trois cierges parfumés dans le cadre d'une collection graphique tout à fait en phase avec l'esprit de la maison : la Collection du 34. Ainsi, si vous pouvez y découvrir Le Redouté, un pot-pourri plus complexe qu'il pourrait paraître de prime abord, ou encore Les Lilas, qui propose une transcription de la note pleine de justesse et d'émotion, l'incroyable s'appelle Curiosités...



À la découverte, elle avait brûlé quelques heures dans une pièce. Ce fut un choc. Ce genre d'émotion violente, vous la connaissez sûrement, vient vous prendre à la gorge et fracasse votre tête quelques secondes après. Malléabilité du temps et de l'espace, je me suis retrouvé dans une salle de séchage de rhizomes d'iris. Pour obtenir leur substantifique moelle, ces rhizomes doivent en effet sécher sur une durée de trois ans dans un espace spécial sous forme de grande salle vide où règne une odeur puissante d'iris. Une giclée de terre à peine humide, le râpeux d'un parchemin jauni, le poudré glacé de la lune et la flamme bleue d'une bougie solitaire. Cette odeur en soi ferait chavirer le plus solide des cœurs. Curiosités va encore plus loin. 

Car l'iris terreux n'est qu'un rideau cachant une scène plus complexe encore ! En filigrane, un cèdre vient donner de la verticalité au cierge, dévoilant alors toute sa profondeur. Riant à gorge déployée, la note épicée du clou de girofle appuie une texture à la fois rugueuse et paradoxalement inaccessible, comme ces pièces isolées cherchant à reproduire le silence absolu sans jamais y parvenir. De silence, il en est question lorsque le rôle de l'angélique se dévoile : insaisissable, cette floralité s'accroche aux notes épicées et offre un effet de flou blanc à une peinture olfactive pouvant sembler trop sombre. C'est que l'iris se teinte d'un bleu cendré à la noblesse rare (même en parfumerie fine pointue), un vétiver souligne les nuances brunes et vertes de la terre et le gris se déploie à la fois de l'iris, de l'angélique et d'une note pour le moins inattendue... l'ambre gris !

C'est l'ambre gris qui déforme et obsède tous les autres aspects de Curiosités ! À la fois clef de voûte et murmure d'une rumeur antique, rarement un si bel hommage lui aura été rendu. Une fois que l'on comprend que c'est son personnage qui tirait les ficelles de l'intrigue depuis le début, tout s'éclaire. Les couleurs se fondent, les texture se condensent puis s'étirent à l'infini : dans l'air, une salinité poudrée, presque crayeuse, apparaît ; la terre vient se mêler à la brume pour finalement éroder tout ce à quoi l'odeur - impalpable - peut s'accrocher. L'animalité se cache dans une caverne moussue et humide, pleine d'une vapeur d'eau chargée de souvenirs. Tout prend vie.

Rarement je n'ai senti un tel aboutissement dans une bougie. Curiosités va très loin. Si loin qu'elle donne l'impression de désamorcer sa simple condition de "produit pour la maison" : ses teintes sombres suggèrent une obscurité que combat la flamme et ses effluves de papier séché posé sur la terre évoquent, par analogie, la lueur d'un feu permettant de lire ce qui y est inscrit. Mise en abîme. L'expression lui va si bien...

J.

jeudi 29 décembre 2011

Tilleul - Parfums D'Orsay : Quiétude

Rarement une maman n'aura eu une telle empreinte sur son bébé.
Une création d'Olivia Giacobetti a toujours ce tendre et ce craquant qui donnent à l'enfant de quoi raconter une histoire qui lui est propre. Et chez Parfums d'Orsay, Tilleul réussit à montrer que douceur, subtilité et sobriété peuvent se lier à la beauté pure et simple.

Il est clair que le style d'Olivia Giacobetti se rapproche plus d'un paysagisme légérement impressioniste que d'une vanité baroque. C'est pourquoi nous sommes rarement étonnés, du moins surpris lorsqu'on nous présente Tilleul. Cependant, l'ennui se tient loin de nous. Très loin !

Corot, Souvenir de Morte Fontaine, 1864

D'une manière similiaire à Une Rose, la sublime Fleur du Malle, Tilleul parvient à exister en trois dimensions. Ainsi, dans un registre vert, tendre et craquant, nous voilà en train de nous enfoncer dans une forêt claire, à l'allure un peu mystique, mais pas trop. Juste de quoi nous inciter à l'exploration sylvaine, sans qu'il y ait un quelconque sentiment de peur.
Et c'est là tout le compromis du parfum : tout est équilibré de manière à ce que seul un sentiment de quiétude, murmure d'une ataraxie diffuse, se fasse ressentir à chaque respiration. C'est pourquoi on arrive à peine à en parler sans commencer à partir dans de vagues figures clichés entre clairière, licorne, et après-midi reposant. Et cependant, dieu sait que ce parfum inspire.

Pour ma part, le tilleul fait toujours référence à l'enfance, que ce soit chez Goutal ou chez L'Artisan Parfumeur. Chez Parfums d'Orsay, en plus de la dimension proustienne, Olivia Giacobetti réussit à donner du sens aux couleurs : vert, bleu, jaune, ... Dans ses traditionnelles notes de concombre aqueux, d'iris délicat ou de blé craquant, Tilleul se déploit confortablement.

Et parfois je me dis que, tout de même, la parfumerie grand public pourrait sans aucune honte faire des sorties de cet acabit sans que la foule se mette à villipender sur la beauté du parfum. En attendant, Tilleul demeure un petit délice de perfumista, simple, beau et accessible, à porter comme si on tenait microsystème vivant entre nos mains.

Tilleul de Parfums d'Orsay respire.



J.

jeudi 16 juin 2011

Trois Petits Figuiers

Les Trois Petits Figuiers - © EG pour J&P
Il était une fois, trois petits Figuiers, tous pleins de fruits charnus, et qui s'aimaient tendrement, tout en étant très différents. Le Premier petit Figuier aimait manger et dormir. Le second, le Boisé, aimait la nature et le grand air et le troisième, le Minéral était plutôt sérieux, il aimait lire sur des rochers, face au Soleil à la mer. Ils eurent un jour envie de voir du pays. Aussi, après avoir embrassés leurs mamans respectives (sachant que le Premier et le Minéral étaient frères et embrassèrent la même mère), ils se mirent en chemin.

Mais un matin, ils apprirent une terrible nouvelle : le grand Méchant Loup était revenu au pays ! Et d'après les rumeurs que chuchotaient les molécules odorantes dans l'air, il était proche !


© EG - le Premier Figuier
"C'est notre pire ennemi, c'est nos mamans qui l'ont dit !" s'exclamèrent les trois petits figuiers. Tous les parfums du voisinage ayant regagné leurs maisons, les pauvres petits figuiers comprirent qu'il leur fallait s'en construire une au plus vite. Le troisième petit figuier se mit tout de suite à creuser de bonnes fondations : il voulait construire une maison de pierre. Quant au Premier, il se hâta de tresser des brins de paille qu'il avait trouvés sur une meule voisine : le soir même il acheva sa paillote et put y dormir à l'abri sans plus penser au Méchant Loup.

© EG - le 2nd petit figuier : Ninfeo Mio


Le second petit figuier planta des piquets aux quatre coins de sa cabane de bois et disposa comme il put des branches pour faire les murs, les fenêtres et de quoi meubler sont intérieur. Contrairement à son habitude, il travailla même le deuxième jour pour poser son toit avant d'aller jouer : "qu'il vienne, ce Méchant Loup !" clama-t-il après avoir achevé son oeuvre.


© EG - le 3ème petit figuier : Philosykos


Le troisième jour, le troisième petit figuier avait cimenté le dernier rang de pierre. Ses amis se moquaient bien un peu de lui et de son travail acharné. Lui le disait rien mais, en assemblant sa charpente, il pensait : "pourvu que j'aie le temps de finir !". Le soir, la maison étant achevée, il réalisa qu'il manquait une cheminée : il se remit  à l'ouvrage et, toute la nuit en construisit une bien solide.




Le lendemain, l'évidence ne fit hésiter aucun des figuiers, la grosse voix avait retenti dès le lever du jour : "qui a osé s'installer dans MA clairière ?" gronda le Méchant Loup. Puis, voyant que ce n'était que trois petits figuiers boisés, il se ravisa : "Hum... moi qui rêvait de m'amuser un peu, voilà une réelle opportunité de "jouer" avec les figuiers jusqu'aux notes de fond...".
Entendant cette sombre voix, les trois figuiers, leur sève glacée d'effroi, se ressaisirent et coururent bien vite se mettre à l'abri, chacun dans sa maison.

Le Méchant Loup se précipita sur la paillote du Premier Figuier, et vaporisa si fort son parfum, que la protection du Premier s'envola tout de suite. Profitant du petit essouflement du Méchant Loup, le malheureux petit figuier se précipita chez son ami.
"Au secours Ninfeo ! Ouvre-moi vite !". Le Boisé lui ouvrit, et le Premier se réfugia dans la cabane de bois de son ami. Le Méchant Loup s'approcha alors de la cabane et atomisa si fort son jus que celle-ci trembla, craqua... mais résista ! Surpris, le Méchant Loup inspira alors plus profondément et vaporisa, vaporisa si longtemps que la cabane du second petit figuier s'éparpilla autour des infortunés bijoux parfumés.

Tandis que le Méchant Loup toussait tout en reprenant son souffle, les deux petits figuiers coururent chez leur ami : "Au secours Philosykos ! Ouvre-nous vite !". Et le plus sérieux des trois figuiers, ouvrit sa porte et le Premier et le Boisé se réfugièrent dans sa maison de pierre. Alors le Méchant Loup se planta devant la maison de pierre, ôta son bouchon pour mieux vaporiser sa colère, retroussa ses manches, inspira et pulvérisa comme il l'avait fait sur la cabane.
La maison ne bougea pas.

Les 3 Figuiers protégés - -© E. G.

Une fois qu'il eut bien toussé quelques gouttes de son jus, craché notes de tête et juré sur ses notes de fond, le Méchant Loup reprit son souffle. A l'intérieur, les trois petits figuiers étaient dans la plus grande des angoisses. La seconde pulvérisation fut encore plus grande et plus longue, et sa puissance était incroyablement plus impressionnante que les précédentes. Mais la maison tint bon.

Fou de rage, le Méchant Loup s'étranglait, haletait, et à l'intérieur, les petits figuiers s'embrassaient, pensant que ce serait la dernière fois. Le Méchant Loup inspira si fort qu'il créa une tempête parfumée, et vint la vaporisation, la dernière, la plus terrible... Tout s'envolait autour de la maison de pierre : herbe, terre, cailloux, tout... sauf la maison ! Epuisé, humilié, le Méchant Loup s'éloigna.

Les trois petits figuiers tremblèrent de peur encore très longtemps. Ce n'est que tard dans la nuit qu'ils purent fermer leurs bouchons et se reposer, blottis les uns contre les autres. Mais au petit matin, réveillé par des bruits de frottements de verre sur le toit, le troisième petit figuier secoua ses amis : "Vite ! Aidez-moi ! Allumons le feu sous le distillateur !". Tandis qu'ils vaporisaient du vent pour attiser le feu, de la suie tombait dans le distillat.

Le distillateur bouillonnait quand une énorme masse noire s'abattir dans une gerbe d'étincelle, d'huiles essentielles, et surtout de cris : "Waouuuuu !!!". Brûlé, ébouillanté, pelé et parfumé clandestinement et à vie, le Méchant Loup ressortit aussitôt par là où il était entré.

Les 3 Petits Figuiers , se reposant sous la voute étoilée - © EG pour J&P
On raconte que dans la clairière, on peut encore voir trois petites maisons de pierre. Mais ce n'est pas vrai. La vérité, c'est que le troisième petit figuier agrandit sa maison pour accueillir ses deux amis et les deux mamans, Olivia et Isabelle (ainsi que tatie Camille les jours où la sieste et les festins le permettent). On dit aussi que Premier Figuier fabriqua des lits douillets pour se reposer sous les autres vrais figuiers, que Ninfeo Mio installa un hamac, et que Philosykos bâtit une bibliothèque de pierre, pour se détendre en fin de journée, au coin de la cheminée...
J.

Texte librement inspiré de la version de  Jean Claverie des Trois Petits Cochons