lundi 3 octobre 2011

Entretien avec Serge Lutens – Des Essences aux Sens

Juin 2011. Ca y est ! On m’a enfin proposé l’expérience ultime de tout perfumista : rencontrer Serge Lutens en personne !
Sauf que voilà, les mois se sont écoulés (et ma tête commençait à guérir), mais devant la feuille destinée aux questions, syndrome de la page blanche pour le petit Jicky. Que dire ? Que poser ?
Cependant, au fil du temps, il a bien fallu se rendre à l’évidence : une interview de Serge Lutens n’apporte rien de vraiment révolutionnaire. Ce qu’il fallait, c’était trouver le filon, la soie capable de faire naître le texte destiné au Gardien du Temple du Palais-Royal.
Petit à petit, je me suis mis à tisser une interprétation personnelle, pour la présenter à Serge Lutens himself.



Lutens dessine ses parfums comme on compose un tableau polymorphique à la Arcimboldo. Connu pour ses saisons et ses potagers, Arcimboldo joue de multiples illusions d’optiques, où le jardinier se transforme en corbeille de fruits et où le cuisinier s’avère être aussi un plat de gibier, inversé.
Il en est de même pour la parfumerie Lutens, qui joue de tous les sens, de tous les univers et de tous les temps.

Cinq Univers. Cinq Sens. Cinq Mots.
De l’origine de Féminité du Bois à L’Eau, en passant par les flacons cloches, Serge Lutens explore les mots, les sons et les couleurs pour nous embarquer dans un monde où l’exotisme côtoie raffinement, mysticisme et jouissance dans une ambivalence sans pareil.

Zao Wou Ki

Tout d’abord, un premier mot : Abondance. Les parfums Serge Lutens font écho à un territoire olfactif puissant. Le néophyte dira avant tout en sentant le parfum « Hou ça sent fort ! ». L’univers olfactif fait référence à un monde d’épices, de banquets, voir de ripailles. Confiserie, miel, résines et épices agrémentent les repas et rappellent ces gourmandises rares et précieuses de l’époque médiévale et à l’Orient.

Car petit à petit, l’esprit s’oriente. Exotisme. Nous voilà transporté depuis le parfum à un univers immanquablement exotique, étranger. Le culte de Lutens pour l’Orient et l’Extrême-Orient se retrouve partout. La décoration des Salons du Palais-Royal révèle foule d’indices japonisants, les gravures des flacons font écho à un orientalisme pointu, les noms sonnent comme des titres honorifiques arabisants et les odeurs, entre couscous, pain d’épices, thé et encens, renvoient à des contrées lointaines. La pensée s’affine et mène à un troisième univers.


Le Raffinement. A travers l’exotisme, l’esprit s’ouvre et mène à une deuxième impression, au début  qui s’apparente au « Finalement c’est pas si fort », mais qui surtout, dans un troisième temps, mène à une réflexion de l’esprit. Les épices évoquent des lieux, des moments, des sensations. L’odorat fait appel aux autres sens. Le goût développe l’odeur, et par association, fait entrer en jeu la vue, l’ouïe et parfois même le toucher. Le Lapsang Souchon qui fume sous notre nez parait palpable. La richesse et la rareté des évocations annonce un luxe opulent, qui transporte l’esprit dans un autre monde.

Car il est une notion universelle à la parfumerie Lutens : le Mysticisme. Tout repose sur le travail de l’esprit. L’abondance, l’exotisme, le raffinement renvoient tous à l’univers silencieux et éthéré de l’esprit, à travers une certaine austérité dans les compositions, à des codes précis, qui font qu’un parfum Lutens est un parfum Lutens. Directement, avec des évocations d’église et de méditation, ou indirectement, le parfum reprend sa forme sacrée initiale. L’esprit rejoint la fumée, et les deux forment un tout.

Parce que chez Lutens, on aiguise chaque chose pour que deux ne fasse plus qu’un, tout en gardant son essence. L’Ambivalence. Après un mysticisme qui, il faut l’avouer, dérange, l’esprit atteint une autre dimension. Les noms des parfums jouent avec les perceptions : couleur, sons, odeurs se répondent et renvoient à une interprétation du monde presque alchimique. La nourriture rejoint la mort, comme la vie se lie à l’immatériel. Il n’y a pas de sens clair, juste un panneau vide qui pointe une direction sans révéler l’arrivée. Finalement, tous les parfums Lutens mène par des chemins différents à ce monde là, ce monde aux intrications multiples.

Redon, L'Appartion - 1910

L'Entretien

Serge Noire, Gris Clair…, Rousse, Iris Silver Mist. Et tous vos parfums, aux couleurs toutes plus prononcées et contrastées les unes que les autres. Le jeu visuel est chez vous un parti pris. Comment ces couleurs vous répondent, comme dirait Baudelaire, dans l’imaginaire créatif ?

Comme vous le dîtes dans le texte où vous vous présentez, un sens appelle un autre sens et s'y lie. La couleur, le titre, la forme d'un flacon et l'odeur qu'on y découvre, sont évidemment ce qu'on nommerait dans un roman ou un film : "son parfum".
Par ailleurs, puisque vous évoquez Baudelaire - où l'image n'apparaît que par les mots, qui mêlent aux corps des phrases, la couleur, le parfum, les formes, la chaleur et le toucher qui les influent - la pudeur me conseillant de ne surtout pas recueillir un extrait du poète pour "venter" un parfum, choisissez vous-mêmes un poème ou alors mieux, relisez les tous !
Quant aux couleurs de mes senteurs, elles s'attachent aux parfums mêmes, comme je l'explique ci-dessus ("son parfum")

En amateur de mots que vous êtes, une question toute bête s’impose : s’il n’y avait qu’un mot à avoir, lequel ce serait selon vous ? Quel est celui qui fait résonner le plus de chose à votre oreille ? Et au contraire, quel mot vous insupporte ?

C'est leur accord qui est impressionnant. Ils peuvent être des deux côtés de votre question : les mêmes mots injustement utilisés peuvent inverser leur pouvoir et passer de merveilleux à... ridicules !

El Attarine, Mandarine-Mandarin, Five O’Clock au Gingembre, Jeux de Peau. La touche Lutens semble éminemment gourmande, et cet univers gustatif que vous transposez est essentiellement oriental. Est-ce-que le gustatif atone, neutre et dit d’un équilibre parfait selon la culture extrême oriental vous touche, vous parle dans le processus de création ? Est-ce-que l’Asie pourrait caractériser un nouveau « goût Lutens » ? 

Pas plus que la couleur, le son ou le toucher, la géographie n'est capitale dans mes parfums. Si elle s'y reflète parfois, ce serait plutôt par l'intermédiaire d'un nom comme "Cuir mauresque" ou "Sarrasins", qu'on peut comme sur une carte, situer.
Il est clair que j'aime quand du jour, la nuit tombe et quand l'aube sort du noir, quand tient aux deux bouts se qu'offre un feu : au plus chaud de sa couleur, au plus haut de sa flamme, et quand il s'éteint, d'abord par la braise puis la cendre, ceci - pour ainsi dire - jusque sa disparition.
On peut placer à chacune de ces extrémités, celle portée au fer rouge sur le bras d'une criminelle; "Tubéreuse criminelle", à la plus éthérée, "Serge noire", pour la cérémonie religieuse d'un "De profundis".

J.

jeudi 22 septembre 2011

Angel Eau de Toilette - Volutes de Souvenirs

19 ans de règne impitoyable. 19 ans de majesté et de beauté. 19 ans de pédance. Angel sait ce qu'elle veut. Et elle en sait beaucoup. Néanmoins, la transition est faite. Trois semaines seront consacrées à l'étoile de la parfumerie, plus qu'un phénomène olfactif, plus qu'un règne sans pitié, l'histoire d'Angel est une Odyssée Moderne vers le statut de "Classique". Méprisez Angel, pleutres, mais admirez son aventure. Admirez sa puissance. Admirez, tout simplement, admirez le ciel miroitant mirages et miracles.

Car Angel voltige en eau de toilette désormais. Oubliez pédance et cruauté, parce que l'étoile bleue sait aussi se faire docte et plaisante. Angel sait se faire galante.

Nous voilà embarqués dans une nouvelle dimension où un livre de conte s'ouvre pour partager un nouveau savoir. Angel Eau de Toilette est riche d'un classique senti, senti et ressenti, mais chaque virgule, chaque lettre y est réajustée pour que d'un déséquilibre volontaire naisse une nouvelle harmonie.

Le premier chapitre est peut être celui qui diffère le plus de l'histoire initiale : de sa voix douce et aux pointes veloutées, Angel raconte avec plus de pétillance et moins de lourdeur, l'histoire de cette fête foraine, que l'on connait déjà. Mais à peine ce sémillant chapitre prend fin, qu'Angel ferme le livre, dans une envolée de poussière argentée...

" - Les enfants, à vous de vivre l'eau de toilette... Vous la portiez, maintenant vous allez la rêver".



Dans toute sa pédagogie, l'eau de toilette capture notre esprit dans un scintillement imperceptible, et nous voilà chacun plongé dans un éther de sensations autour de l'histoire d'Angel. Pour ma part, je me suis retrouvée dans un lit blanc, parsemé de plumes violettes et oranges, qui évoquaient la douceur d'une époque révolue. Dans un esprit proustien, le rêve de cet Angel m'a ramené dans un monde où les odeurs, les saveurs et les sons correspondaient ensemble, dans une harmonie insaisissable. Bizarrement, ces réminiscences apparaissaient par vagues, par lueurs indistinctes, presque électriques. Par échos, on entendait au loin la puissante résonnance de la voix d'Angel, qui rallumait quelques lueurs oubliées, noyées comme elles pouvaient l'être dans l'eau de parfum. Cette multitude de couleurs désorganisées s'assemblaient, et formaient petit à petit un nouveau tout, cohérent, magique. Et surtout BEAU.

Les rêves d'Angel eau de toilette sont simplement dans la beauté, l'esthétisme pur et la pétillance. L'originalité de l'histoire du parfum d'origine est de mise, mais voilà que les contrastes colorés ont été accentués, et que la douceur des songes a enrobé de velours et de rubans les atours abruptes du l'eau de parfum.

Angel eau de toilette dure éternellemement. Aussi bien dans l'esprit que sur le corps. Elle reste gravée dans notre esprit, car comme il est souvent énoncé, "il n'y a rien de plus tenace qu'une idée". Et le rêve, si on pourrait croire qu'il est limpide et qu'il glisse sur notre esprit, ne manque jamais de laisser briller ces étoiles qui scintillent dans nos yeux. Chanson utopique, décor coloré, rêves d'horizon mais pensées vers le ciel, Angel eau  de toilette a de quoi rendre le rêve plus beau.



J.

dimanche 11 septembre 2011

Vitriol d'Oeillet - Lutens : Douceur Caustique

Chers lecteurs, les blogueurs font des pactes secrets lors de rendez-vous tenus secrets, dans des endroits éloignés de la société et mystérieux. Pendant une de ces nébuleuses entrevues, Jicky a lié une alliance avec la grande Jeanne Doré d'auparfum.com. Ainsi, vous pourrez lire l'article le dernier article sur Vitriol d'Oeillet écrit par Jicky sur auparfum, ici, et attention, vous avez intérêt à y aller, car un tireur d'élite vous surveille... En attendant je vous demande d'applaudir notre guest-star : Jeanne Doré !

Lorsqu'on lit le mot "vitriol" associé à "œillet", on peut vite être tenté d'imaginer un parfum qui va vous ronger la peau, entre les fumées d'acide sulfurique et les pointes acérées de clou de girofle, qui partage avec le dianthus caryophyllus l'odeur caractéristique de l'eugénol. Un méchant parfum qui vous attaquerait par surprise en vous plantant ses griffes dans la nuque ?

Vitriol du côté de Wallace - copyright Emilie


Quand on ose enfin s'asperger le cou du liquide au violet profond, on est d'abord surpris, puis presque déçu par cette douceur douillette et timide, de laquelle s'échappent quelques notes à peine poivrées, enveloppées d'un bouquet floral poudré, coquet et désuet, que l'on pourrait presque croire sorti d'une collection de parfums disparus de l'Osmothèque.
Pour quelqu'un qui dit ne pas s'intéresser aux autres parfums, et notamment aux classiques, Serge Lutens a choisi, sans doute involontairement, (ou serait-ce encore par jeu ?) un parfum qui sonne finalement très "rétro".

L'œillet tel qu'on le connait chez le fleuriste ou par de plus ou moins "soliflores" comme Dianthus, Bellodgia, ou L'Air du Temps n'est pas franchement identifiable dans ce vitriol, dans lequel il a été déformé, dilué dans d'autres notes, en particulier le poivre (noir et rose) qui prend ici le dessus dans la course aux épices. L'accord floral, rose, violette, jasmin, poudré, en serait presque "dadame", s'il n'était enrobé en arrière plan par l'habituelle touche Lutensienne, à base de bois secs et musqués, et de prune douceâtre et légèrement confiturée.

Vitriol Sombre - copyright Emilie


Vitriol D'Œillet constitue donc un parfait hybride entre un certain revival des accords classiques (faisant ainsi une suite honorable au Bas de Soie et sa Jacinthe Chanelisante) passé à la moulinette de ce qui fait le fond de commerce du Palais Royal : cette patte olfactive boisée-confite, unique, si caractéristique, qui peut par  moment lasser ou se faire oublier...

Au final, ce vitriol, sans être extraordinaire, se porte avec plaisir, mais je le verrais davantage en journée, lorsqu'on a juste envie d'être chic et sobre, et de ne pas s'embarrasser d'un compagnon trop envahissant, plutôt que pour les grands soirs de séduction intensive...

dimanche 4 septembre 2011

Dr Jicky & Mister Phoebus : Blog de Coton

Il y a un an, jour pour jour, heure pour heure, seconde pour seconde, deux passionnés de parfums créaient ensemble le premier blog de parfum à tendance schizophrène : Dr Jicky & Mister Phoebus.

Que dire, si ce n'est que "Mais c'est-y qu'le temps passe vite" et que "Mais c'est-y qu'on en a fait un p'tiot chemin" ?
Tout d'abord, ça va être cliché à mort, mais bon : merciiiiiiiii !!!! Ah la la... vous faites des comblés jeunes gens !

Je ne sais pas ce que veux la tradition, mais en attendant, voici ce qui vous attend dans les prochaines semaines : un projet sur Angel de Thierry Mugler, un retour dans le passé avec Poivre de Caron, un dyptique spécial sur Vitriol d'Oeillet, de nouveaux épisodes de "Vis ma vie" ainsi qu'une rencontre.... ;)

Et puis parce que c'est toujours amusant, voici les quelques statistiques que nous vous livrons, avec le Top 5 des messages les plus lus. *Roulements de tambour de gens-qui-tapent-sur-le-flacon-d'Iris Silver Mist*

1/ Les parfums des Méchantes (parce que les petites feignasses qui dorment 100 ans, ça se parfume pas), avec 1462 vues
2/ Gossip Fragrances (parce qu'on est tous des pétasses au fond de nous), avec 1274 vues
3/ De Profundis (parce que Lutens a tendance à un peu trop fumer le petit grain par moment), avec 1094 vues
4/ Azzaro Pour Homme (parce que y'a que des pervers qui cherchent si oui ou non Ken et Barbie vont plus loin ensemble !), avec 1034 vues
5/ Les parfums des Méchants (parce que eux aussi ils arrivent à se marier avec la gentille en sentant Grey Flannel), avec 650 vues.

Et on finit avec une belle photo prise par notre photographe officielle in live from Paris with an amazing exclusivity oh yeah ! Elle annonce la tendance Jicky de l'hiver 2011 :D !

Iris Silver Mist sur la Seine - Emilie G.


Encore merci à vous tous, continuer à échanger comme ça avec passion, amour et gentillesse (bref, nous sommes des Bisounours) et... Vive l'odorat !

jeudi 1 septembre 2011

Baiser Volé - Cartier : Particule de Vie

Quand Lisbeth arriva en trombe dans son appartement du 5ème, elle se jeta furieusement sur son canapé en cuir blanc cassé. Ses pieds lui faisaient mal, et sa respiration saccadée lui faisait émettre de drôles de bruits, comme des hoquets de rage.

Elle mit sa tête dans ses mains, et imita la posture de cette actrice qu’elle avait vue au cinéma deux jours auparavant avec Mimiche. Oui, bon, ok, c’était cliché, mais essuyer ses larmes d’une autre manière ne lui serait pas venu à l’esprit. Son maquillage était foutu, c’était sûr. Elle releva la tête, son regard était rouge, et les mèches qui lui parsemaient le front paraissaient sales, folles. Vanité ! Comme si un metteur en scène de pathétiques comédies romantiques avait prémédité la scène, elle se retrouva en face d’un vieux miroir au cadre faussement doré écaillé. Le reflet la montrait, elle, désœuvrée, perdue, abandonnée ; ainsi que sa robe blanche légèrement froufrouteuse – mais pas trop – et son petit voile qu’elle avait piqué à Kate. Elle poussa un cri. Et dans un geste d’ultime désespoir, elle prit le vase en verre posé sur le petit meuble installé face au miroir et le fracassa par terre. Prise au dépourvue, elle me jeta. Violemment. Elle me jeta sans même me regarder. Comme un vulgaire morceau de chiffon à motif pique-nique. Moi. Elle me jeta comme elle avait jeté sa journée. Mon voyage dans les airs dura quelques instants qui – pour continuer dans le film de bas étage – me semblèrent une éternité.
Je vins frapper la fenêtre dans un bruit sourd et étouffé, je me sentis exploser et je me fracassai contre le sol, dans une ultime décharge.

Lys
Je quittai dès lors mon corps. Je me sentis voler, perdre mon attache. Moi, petite particule. En suspension dans l’air, je distinguais ce vieux bouquet abandonné. Un bouquet de lys, qui demeurait ma dernière dépouille. Quelle vie quand même ! Cette impression de mauvais drame revint. Je voyais défiler ma vie. Pathétique. Cependant, quel vécu ! On ne croirait pas comme ça, mais être une petite particule de pistil de lys, c’est quelque chose ! Tu passes ta vie au sein du cocon blanc, protégé, choyé et adoré par tout le monde : ta fleur, les nez, l’air et les petits êtres visiteurs.

Au ralenti, je me voyais m’éloigner de ce lys dont je constituais l’essence. Pauvre de lui. Flottant perdu dans les airs, je me demandais où diantre j’allai bien atterrir. Finalement, je n’étais pas si mal. Invisible dans l’air de la chambre du 5ème, je côtoyais particules d’eau, d’air et de vie. Comme des humais dans un métro parisien aux lueurs du jour, beaucoup ne me regardaient pas. Je les voyais se presser, invisibles aux yeux des autres, pour assurer « leurs fonctions ». Leurs fonctions. Attention, ça ne rigole plus. Mesdemoiselles H2O s’en vont faire exploser la vie. Dans toute leur prétention, elles m’éclaboussèrent légèrement au passage, mais je comptais bien ne pas me laisser piétiner par elles ! C’est alors que j’accrochai le regard des autres petites molécules. Les molécules vertes. Celles là étaient d’un charme et d’une politesse à faire rougir plus d’un Dom Juan en pamoison. On se regardait ensemble, on se prenait dans la main, le temps d’une petite ronde.

Cependant, la pesanteur me ramena à la dure réalité. Je n’étais pas faite pour rester à flirter avec l’air et ses molécules légères. Non, moi petit pistil en liberté, je devais retomber et toucher à nouveau ce sol qui m’avait fait naitre. Je me sentais dégringoler. Je craignais le pire pour la chute. Cependant mes craintes furent vite oubliées : je me retrouvais dans un petit duvet, une sorte de matelas informe et doux. C’est étrange. On dirait… un gros pinceau. Un… Mais oui ! Un pinceau à poudre de maquillage ! Quelle chance ! Me voilà lové dans du maquillage aux accents délicieusement rétro. Echarpes à plumes, maquillage contrasté et robes de soirées éclairées par les flash explosifs, la belle vie pour une particule de lys c’est ça.
Je commençais à m’installer dans ce que je croyais être ma future délicate routine, espérant presque rejoindre mes ancêtres des années folles, quand mon petit monde fut bouleversé. C’est que Lisbeth en avait fini de s’apitoyer sur elle-même et son mariage catastrophique. Dans une vague de précipitation et de fureur froide, elle se leva d’un bond presque altier. Elle arracha son voile ridicule ainsi que ses rêves de petite fille : Lisbeth prit son sac à main et y fourra papiers et maquillage. Bien évidemment, je fus embarquée.

J’entendais ses pas lourds et précis amortis par la fausse moquette de l’étage, et je ressentis une véritable décharge lorsqu’elle enfonça le bouton de l’ascenseur avec une vigueur jamais vue.
Une minute et quarante seconde plus tard, elle martelait de ses talons le bitume de sa rue. Il était sur le trottoir d’en face et il l’attendait. Je ne le voyais pas distinctement. Une chose était sûre : cet homme souriait. Lisbeth retroussa un carré de soie sur sa tête et lança un ultime et discret regard d’appréhension en arrière, comme pour vérifier quelque chose…

Elle s’approcha de l’homme que je n’arrivais pas à distinguer. Ils étaient complices, et venaient de m’en fournir la preuve : ils venaient de s’échanger un baiser. Un simple baiser volé.
J.

jeudi 25 août 2011

Mon Numéro 6 - L'Artisan Parfumeur : Discussion Cash

J'étais pas chaud quand j'ai entendu parler de la série "Mon Numéro" sur Grain de Musc (ici). Puis les parfums sont sortis : le 1, le 6, le 8, le 9 et le 10. Je les ai tous senti, un peu précipitamment il est vrai, et si j'ai craqué direct pour le 8, poudré et subtil à souhait, les autres ne m'ont ni emballé ni marqué.

Puis à la présentation du prochain Artisan, Batucada, je suis reparti avec un échantillon du 1, du 6, du 7 (à venir, et délicieux d'ailleurs) et du 8. Devoir de perfumista oblige, je me suis attardé à papoter avec chacun des parfums. Le 1 était sympa, mais j'ai pas partagé grand chose avec lui, alors qu'avec le 7 et le 8, je me suis  éclaté comme un fou !

Et il y avait Mon Numéro 6. Bizarrement, je suis de marbre avec lui, comme malheureusement pour moi assez souvent avec les enfants de Bertrand Duchaufour. Et pourtant, c'est avec lui que la conversation a été la plus intéressante !

Parler avec Mon Numéro 6, c'est comme voyager en train. Mais attention, pas le RER B, bon pour One Million et consorts, mais comme un train de nuit assez rapide, à l'étranger. Dehors, on ne voit pas grand chose, si ce n'est des reliefs et de la végétation - beaucoup de végétation - mais on sait pertinemment que ce paysage défile. Vite. Puis 6 débarque, à l'improviste. On ne le connait pas, mais il s'assoit quand même en face de vous, et vous sourit, pour entamer immédiatement une conversation de manière la plus étrange possible.
"J'suis le porte-monnaie".

Interloqué, on est là. On lève la tête et on plonge directement dans le regard vert d'eau de 6, alors que le train entame un délicat virage. Il ne faut pas chercher de sens à la phrase. 6 a réussi son entrée.

La discussion  commence, et au départ, j'avoue avoir été très troublé, étant donné que le sombre inconnu s'embarque direct dans un sujet à la limite de l'insipide. Non, je ne rêve pas, on dirait J'Adore. Et que je te fous un peu de sujet capillaire, du vernis et autres joies du mascara. Sauf que son discours proche du bas de gamme est ancré dans un sujet passionnant : le voyage. 6 relate une histoire sur un voyage en Asie du Sud, et nous voilà bercé dans un conte sur la mousson, dans une optique que l'on pourrait rapprocher des aventures d'Un Jardin Après La Mousson.

Vert d'eau
Le décor est posé, deux thèmes sont abordés, et tout est construit dans le discours de 6 de manière si fluide que me voila désarçonné. 6 a réussi, réellement. Mais ce n'est pas tout, 6 s'installe dans le fond du dossier, et sirote déjà un jus de fruit inconnu, limpide, du même vert d'eau que ses yeux.
Et aborde la suite de la "conversation", étant donné que pour l'heure je n'ai pas vraiment pu parler.

6 continue son envolée sur les voyages. C'est réellement passionnant. Le voila qui parle de montagnes asiatiques, de nuages et de neiges éternelles. Un discours très très proche de celui de... Dzongkha ! Une poésie de subtilité et d'anecdotes, mais qui malheureusement ne m'évoque absolument rien. Le drame. Surtout qu'il rappelle encore quelques souvenirs en mode J'Adore, et du Jardin. Vraiment, je suis extrêmement troublé.

Et c'est là qu'il entre enfin dans le récit que j'attendais. 6 parle maintenant de mystères, d'ombres, de lumières. On part du monde intelligible, vers un monde sensible et onirique. Comme Passage D'Enfer. Beauté et subtilité sont de mises, et j'aperçois que le regard vert d'eau de 6 s'est transformé en regard gris, délicatement teinté de bleu et de vert. Tout pétille : son récit, son regard et mon ventre.

6 a terminé. Je commence à parler, mais il me sourit une ultime fois, et part. Quitte le wagon.
Comment conclure. Oui, la discussion était passionnante, mais ce mélange de discours, entre J'Adore, le Jardin, Dzongkha et Passage D'Enfer, tout est extrêmement intéressant, mais là encore, comme souvent avec Duchaufour, je suis interloqué, mais je reste de marbre, même si pour le coup, 6 m'a intéressé. Je l'ai revu, de temps à autre, aussi bien dans une ville comme Londres qu'à Venise. Le souvenir est gravé, mais sa rencontre m'a encore troublé.

A vous de voir si 6 vous racontera la même histoire.
J.

vendredi 19 août 2011

Vis ma vie de Chanelophile - Témoignage de Dau sur son histoire d'amour avec Chanel.


Notre prochaine guest-star de l'été sera donc Dau ! Chanelophile de référence pour les internautes d'auparfum.com, il est sans doute plus connu pour tenir le blog à la recherche, dans lequel il relate comme dans un journal intime ses réflexions quotidiennes sur la mode, les films qu'il a vu, les livres qu'il a lu et bien sûr... les parfums ! Il a gentiment accepté, à notre demande, d'écrire un article sur la relation qu'il entretient avec sa marque préférée. D'autres invités suivront dans les prochains mois pour nous parler de leurs marques fétiche ; mais pour l'heure, en ce 19 août 2011, on se joint tous à Dau pour souhaiter un bon anniversaire à Mademoiselle...



Moi et Chanel - par Dau.



Je sais que ça commence mal et que je devrais écrire Chanel et moi mais Gabrielle avait déjà bien assez tendance à effacer l’autre, à le nier, et sa marque, forte, continue à vampiriser celui qui l’arbore s’il n’y prête garde, alors…

Entre Chanel et moi, tout a mal commencé: je suis né au moment ou elle mourrait. Et pour sa maison, ce fut le temps du deuil, de l’éclipse. L’empire aux deux C entrelacés s’était déjà assoupi car Mademoiselle, vieillissante,  l’avait mené à une espèce de perfection classique, toujours belle, mais dont il n’y a rien à dire, ce qui ennuie toujours beaucoup les rédactrices des magazines.  Parvenu à un certain stade, le style devient intemporel et donc se répète . Saint Laurent a connu la même situation: maîtrise absolue, vêtement hautement désirable, mais le même tailleur, aussi merveilleux soit-il, photographié d’années en années lasse le lectorat des revue alors qu’il ne quitte pourtant pas la garde-robe élégante. Il en va de même des parfums: les anciennes merveilles s’assoupissent car tout a déjà été dit. Le culte est entretenu par les fidèles mais ne fait plus de nouvelle conversion par manque de visibilité. Et on sait que point de nouvelles conversions entraîne assez facilement une cessation de production pour cause de ventes décevante. D’où la nécessité d’entretenir le mythe, de faire parler de soi. D’où l’utilité de ces « déclinaisons » infâmes qui parfois supplantent le originaux, ou de campagnes de pub parfois racoleuses...


La famille Wertheimer, propriétaire de la maison de la rue Cambon, avait toujours soutenu Gabrielle, malgré de nombreux coup bas de part et d’autres. Disons le de suite: Chanel était une vieille garce assez peu scrupuleuse qui aimait que les choses tournent à sa façon, que tout mérite et que tout bénéfice lui revienne. Le retour a la couture avait été un pari risqué mais combien gagnant qui avait permis de relancer encore un peu les ventes de parfums qui sans cela se seraient peut-être essoufflées. Mon enfance fut pour  Chanel une période de deuil, de calme marquée par la sortie de Cristalle et les tailleurs des femmes politiques fidèle à ce qui était devenu un style traditionnel. Ensuite vint Karl Lagerfeld génialement choisi pour relancer Chanel. Prêt-à-porter, couture… La vieille dame assoupie renaissait tel le phénix de ses cendres et  régnait à nouveau sur le monde relançant par la même occasion les ventes des parfums qui redevenait tout d’un coup à la page! C’est à ce moment que je les ai découverts…

J’avoue que mon premier parfum n’était pas signé Chanel. Non, à cette époque Dior tenait encore le haut du pavé et j’ai céder au charme de l’Eau Sauvage et beaucoup fantasmé sur Poison qui était l’incontournable du moment. Un peu trop incontournable d’ailleurs. Assez vite je me suis tourné vers Chanel. J’y suis entré par la petite porte; un flacon d’Antaeus: sombre et austère, bien plus à l’époque qu’actuellement me semble t-il, mais peut-être est-ce moi qui étais plus tendre à l’époque?

Bien sûr, il y avait aussi les autres de la famille et pendant que je passais allègrement d’une marque à l’autre, je revenais souvent vers Chanel. Coco était une grande star à l’époque: le plus aristocratique de la bande des épicés-ambrés orientaux mais pas tout à fait. Opium avait ouvert la voie et tous s’y était précipité mais je trouve que Chanel avait fait ça avec beaucoup de subtilité dans un esprit qui n’était pourtant pas le sien… Polge le qualifiait de baroque, rendait hommage à l’appartement de Mademoiselle encombré de paravents… Aujourd’hui, je n’aime plus trop mais à l’époque, j’adorais, cela collait avec les robes « rideau d’opéra » de Lagerfeld. L’esprit était très Guerlain. Enfin, c’est ce que je me dis avec le recul. Chatoiement et paillette, très séduisant, une bonne introduction: plus facile que d’autres.  Et puis, j’ai découvert le reste de la gamme petit à petit et m’y suis adonné avec joie et délectation, me frottant à cette antipathie et cette prétention qui semblent la marque de fabrique du patrimoine.


Le N°19 a été mon premier « vrai » Chanel historique. Une gifle de galbanum, un iris austère et soyeux sur un fond plus séduisant que le début ne pourrait le laisser penser qui fait un vrai parfum de ce qui aurait pu être une eau florale fraîche. N°19, tout jeune (oui, tout jeune: mon âge!) ne m’a jamais fait rêver, ne m’a jamais rien évoqué que lui-même. Il est abstrait et m’a toujours semblé extrêmement cérébral et vierge, collant parfaitement avec Gabrielle au moment ou elle y travaillait, redevenue comme Elisabeth Ière, éternellement pure, souveraine absolue n’admettant aucune contradiction, experte dans l’art de la petite phrase sentencieuse qui clôt tout débat d’un ton péremptoire. À partir de là, je me suis livré corps et âme à Chanel, aux historiques, n’aimant que ceux qui me parlait de la créatrice même si j’admets que l’âme est toujours dans les créations actuelle de façon très intelligente…

Il y eu pour Monsieur, eau discrète, élégante, très naturelle dans une ambiance  « ébénisterie » fraîche qui surprend. Pourtant, je trouve assez logique que l’homme chez Chanel soit le parent pauvre assez mal servi: Mademoiselle n’admettait pas qu’un homme aie la moindre emprise sur elle en ancienne entretenue au début peu glorieux. De même dans ses histoires à propos du N°5, il lui arrivait de dire qu’elle l’avait composé elle-même en jouant chez un parfumeur avec quelques essences florale, oubliant totalement Ernest Beaux.  En y pensant, je me dit que Bleu, petite chose insignifiante, est bien dans cet esprit: l’homme derrière, nié, inexistant…

Les caractéristiques du style Chanel, chacun les verra différentes, selon ce qu’il aime ou déteste  La référence à Mademoiselle est incontournable: « quelque chose d’artificiel » parce qu'un parfum « naturel ne peut être qu’une construction de l’esprit! » Oui, il ne me semble renvoyer à rien d’autre qu’eux-mêmes, comme la couturière qui réécrivait son histoire et faisait des vêtements qui lui-ressemblaient en évitant toute référence qui pouvait passer pour une inspiration ou un hommage. Si Chanel se plaçait au centre de son monde, ses parfums semblent faire pareil, déclaration intransigeante d’une affirmation de soi sans concession, doté d’un orgueil infini.



Le N°5 s’impose comme l’archétype absolu évidemment. Comment pourrais-je ne pas l’aimer, ne pas me livrer à lui pieds et poings liés. Incroyablement solaire, il rayonne, rejetant tout dans l’ombre, s’imposant avec une incroyable majesté bourgeoise, à la fois simple et luxueuse. Il sent l’argent et la réussite à plein nez. Il sent le propre aussi, le bien soigné, mais avec par-dessous, tout en fond, quelque chose de sale, un petit quelque chose qui le rend humain finalement, même s’il faut bien chercher.  On ne porte pas du Chanel pour se rendre aimable. On porte du Chanel pour être soi, pour avoir raison, pour faire danser le monde sur sa musique. Oui, les parfums Chanel ne sont généralement pas sympathiques, ils sont impressionnants, peuvent faire un peu peur mais une fois qu’on a sauté le pas, quel délice de pouvoir être soi, de s’approprier une odeur qui est unique, qui n’est qu’à soi, que soi. Les classiques de Chanel donnent un sentiment de puissance : ils autorisent tout, sont sans pitié, terriblement modernes.


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