jeudi 27 septembre 2012

Déclaration d'un Soir - Cartier : Moment Volé

Lorsque le printemps arrivait, ma mère piquait une fleur de lys dans ses cheveux. Le parfum se diffusait dans chaque pièce de la maison qu'elle avait traversé. Et, lorsque le soir venu, la fleur se fanait en déchargeant ses effluves mortifères, la fleur tombait sur le parquet du long couloir de notre maison.


Barry Lyndon

Quand les lys se faisaient plus rares et que les fleurs fanées jonchaient le sol, déployant dans ce si long couloir le parfum de leur déclin, je savais que les roses n'étaient pas loin. Comme pour faire écho à ma mère, mon père installait quelques pétales de la fleur au revers extérieur de la poche de sa veste. Voir mon père arranger les roses pour les déposer sur son vêtement continue d'évoquer pour moi un acte d'élégance, d'une beauté et d'un raffinement indicible. Dans ce leste geste d'esthète, j'ai enfermé toute la nostalgie teintée du gris de la tristesse d'une époque révolue.

Je revoyais mon père arborer les pétales de rose lorsqu'il dînait avec maman. Elle soignait toujours sa toilette les jours où mon père lui annonçait que le soir ils dînaient tous les deux. Je détestais ces soirs là à l'époque. C'était comme si on m'éloignait à reculons de la table familiale pour être aspiré par le couloir et que finalement, on m'enfermait dans ma chambre. Cependant, quand se dessinaient ces diners, je n'étais pas seul : notre table de bois massif se révélait bienveillante en me laissant allumer la bougie qui réunirait mes deux parents. J'ai toujours aimé le bois de cette table.

J'embrassais ma mère sur les joues, espérant trouver l'odeur d'un lys, puis je déposais un baiser sur chaque joue de mon père, qui exaltait en se baissant  le léger parfum de la rose qui a vécu son temps. Durant le repas, ils ne se faisaient aucune déclaration. Ils se contentaient simplement de se regarder. Je le sais parce qu'il m'est arrivé de sortir de ma chambre et d'observer depuis le fond du couloir mes parents se dire mille choses par le simple échange de regards et d'odeurs. La danse de la flamme engendrait comme une séparation de là où je pouvais les observer. Séparation encore plus marquée par la ligne droite et fière que dressait la cire grise de la bougie. C'était beau. Peut être le plus beau spectacle qu'il m'ait jamais été possible d'admirer.


Barry Lyndon

Assis, invisible au fond du couloir, je sentais les fleurs de lys aux pétales fanés et aux pistils hasardeusement éparpillés sur les côtés du couloir. Alors que la rose, elle, m'a toujours échappé, accrochée qu'elle était à la veste de papa.

L'époque est révolue. Maintenant je ne cesse de tenter de vaines reproductions de ces images gravées dans une mémoire d'enfant. Peut être que l'amour qui émanait de ces dîners opérait en moi des changements merveilleux à chaque instant de mon enfance. La tendresse de cette passion débordait instinctivement dans le cœur du jeune garçon que j'étais. Je les aimais comme l'oiseau chante, comme la rose s'épanouit dans la nature.

J.


mardi 21 août 2012

L'Artisan Parfumeur, Séville à l'Aube – Veuve noire, fleur blanche.




 Par Phoebus.



     J'ai partagé ma nuit dernière entre étudier le dernier Artisan, Séville à l'Aube et aider une amie pour une rupture difficile. Je ne sais pas, parfois le hasard épouse bien la situation - et si j'avais su en appliquant cette fleur d'oranger épicée que ce serait pour sauter dans une voiture en catastrophe quelques heures plus tard, mon choix n'aurait pas été différent.



You can have it all but how much do you want it?
You make me laugh
Give me your autograph
Can I ride with you in your B.M.W ?


     Je suis sûr qu'elle ne remarque rien, mais j'ai toujours une jolie curiosité sur le poignet, chaque fois que je passe la voir. Un test comble parfaitement les 10 minutes à tuer qui me séparent de chez elle, puis s'oublie entre les cendriers sur le balcon. Pourtant dans la moiteur d'un soir d'août, Séville à l'aube s'est révélé délicieusement persistant – mais soyons honnêtes, je n'ai pas attendu qu'il monte à mes narines, j'ai quasiment eu le nez scotché dessus toute la nuit.
     J'ai tout de suite accroché avec l'envolée florale verte et croquante. Certes, sans surprise : ce sont entre autres les notes et les effets qui me séduisent le plus facilement en parfumerie. Pour cause, je serais incapable de discuter de la qualité des matières utilisée, mais ce qui ressort avec évidence, c'est qu'elles sont savamment orchestrées. Au bout de quelques minutes on bénéficie déjà d'une rondeur, d'un fini velouté en soutenance de l'envolée blanche et verte qui rend l'expérience particulièrement satisfaisante. Il s'agit des prémices du fond, une vague de baumes et d'encens contenue derrière ce mur végétal qui irradie de sensualité.



You need to be yourself
You can't be no one else


     Les choses se sont un peu épicées après un énième coup de fil, une décision à prendre, mais cette fois ci c'était la goutte. Pendant que mon amie jetait pêle-mêle des noms d'oiseaux et les affaires de son future ex jules dans un sac de sport, un coin de mon esprit admirait avec attention le twist clairement oriental que prenait SALA. C'est une phase assez décisive pour déterminer si oui ou non on a terriblement besoin de ce parfum : certaines peaux vont gâter de sucre la fleur d'oranger et transformer le porteur en corne de gazelle géante (c'est habituellement ce que fait la mienne, mais pourtant pas avec ce parfum, donc ne balisez pas tout de suite et essayez malgré tout !). A ce stade et si vous n'êtes pas malchanceux, la myrrhe et le benjoin sont plus discernables. Le fond apporte un souffle chaud, sec et vibrant sur la peau, toujours vecteur des bribes d'écho vert et blanc du départ.



You need to find a way for what you want to say
But before tomorrow


     Et nous voilà en pleine nuit dans la voiture, à rouler un peu trop vite pour en finir au plus tôt, jeter le sac, récupérer ses affaires.
     Séville à l'Aube est une composition de Bertrand Duchaufour, inspiré du souvenir d'une nuit andalouse de Denyse Beaulieu. Loin d'être un simple soliflore, ou un exercice de style autour de la fleur d'oranger, SALA est un véritable parfum, construit, complexe, cohérent. Il s'annonce comme un must-have du summer-perfumista, mais je suis sûr que Denyse sera tout aussi contente d'apprendre qu'il vous accompagne d'un bout à l'autre du spectre de la passion.


He sits in a corner all alone
He lives under a waterfall
No body can see him
No body can ever hear him call




jeudi 12 juillet 2012

Onda Eau de Parfum - Vero Profumo : Showtime !

Si l’inspiration initiale d’Angel se situe dans une fête foraine, rares sont les diverses évocations du monde du carnaval en parfumerie. Au diable la barbe à papa et autres joies de la poutine québécoise, l’idée du carnaval se fait avant tout par les symboles.



Le carnaval, la fête foraine ou l’univers du cirque est le monde de la déformation et de l’enfance. Ces deux thèmes se confondent et se répondent tour à tour dans une sorte de manège si fluide que tout semble naturel. Les traits sont déformés, comme l’illustrent le jeu des miroirs ou les yeux des clowns très géométriques (sous forme de traits voire d’étoiles). De plus, les contours de la bouche sont repeints et le nez se fait soit très voyant, soit il est complètement dissimulé. En un mot, cette déformation augmente les sens, et par conséquent les perceptions. Cette modification entraine dès lors un changement de comportement : ce qui auparavant était manifeste et ridicule fait désormais parti de la norme. Rayures, masques, formes géométriques simples : tous les éléments du carnaval et de la fête foraine sont ramenés à un divertissement que les plus jeunes vont vivre pleinement, et que les plus grands vont retrouver à coups de cris et d’expériences de déformation.

Beetlejuice

L’expérience d’Onda en extrait est déjà un grand huit olfactif en soi. Sûrement un jour j’aurais l’occasion d’en reparler ici ou ailleurs, mais c’est face à l’eau de parfum que je décide de faire chapeau bas aujourd’hui : une eau de parfum carnavalesque créée par l’incroyable Véro Kern !
Pour entamer cette fête masquée, deux écrans monochromatiques légèrement rugueux sont projetés au nez : un jaune dont on ne saurait dire s’il était éclatant au temps jadis ou s’il a conservé une pâleur maladive au fil des siècles ; un vert amer, pas criard mais presque, ce que nos amis les romains désignaient par « prasinus ». De ces deux tonalités majeures, le carnaval d’Onda en a fait un système de rayures harmonieux et enjoué, aux matières brutes et déformées, maîtrisé par une poigne de fer.

Onda
Eau de Parfum
Alors qu’au loin jouent des cuivres et des mélodies, on sent la bannière bariolée se mouvoir petit à petit, avec une beauté sans concept, touchant simplement et avec brio la corde de l’âge tendre. Le tout demeure dans une harmonie orchestrale. De la déformation des couleurs et des matières initiales nous arrivons à l’enfance, notamment en communiquant la joie du déguisement, ce déguisement carnavalesque permettant de fêter en quelque sorte une nouvelle facette cachée en nous.
Onda profite ainsi du tumulte de départ pour faire partir une petite procession de fruits, d’épices et de fleurs en tête d’une marche costumée. A vrai dire, Onda crée une nouvelle forme olfactive complétement déformée par rapport à la plupart des insipides jus du commerce si fades et si vulgaires, définissant ainsi une nouvelle norme. Les notes très sales du fond de l'eau de parfum deviennent magiques, sourdes comme des rires de clowns cruels, mais exaltants pour l'enfant amateur de sensations qui est en nous.

Et c'est d'ailleurs ce fond, ces ultimes notes, ces derniers gens du défilé qui donnent la complexité et la grandeur d'Onda. Ses dernières notes sont des sortes de fantômes de gens qui ne concernent que nous, que nous sommes les seuls à voir, qui nous racontent une histoire qui transformera seulement notre personne. En ce sens, l'amateur d'Onda - le perfumista - est le marginal qui voit ces fantômes qui défilent à la toute fin du carnaval orchestré par Véro Kern. Des fantômes qui ne font pas peur, non, mais des fantômes qui sont là pour réveiller ces histoires enfouies en nous et qui ont façonné notre enfance à travers des dessins et des gribouillis dans les cahiers. Les musiques festives des fêtes foraines et des manèges revivent à travers eux dans un éclat lumineux et intense, décuplant nos sens et notre manière de sentir, de penser.

Et face aux gens qui crieront "C'est quoi ce cirque ?", contentez-vous simplement de rigoler.
J.

vendredi 29 juin 2012

Orchideus !


Comme peut être les trois quarts des personnes nées dans les années 90, j’ai grandi avec ce petit brun aux yeux verts et cheveux ébouriffés, j’ai nommé Harry Potter. Je dirais même que c’est le premier livre que j’ai lu (bon, sans les images hein ! Parce que sinon, c’est Béa Bébé Abeille), avant même le phénomène de société qu’il est devenu (true hipster inside). Véritable phénomène de génération, je fais parti de ceux qui allaient aux restaurants asiatiques pour le simple plaisir de crier « Experliarmus » avec ma baguette (en plastoc, blanche et avec des inscriptions mystiques à la base pour le coup).

Poudlard

Je fais aussi parti de ceux qui se sont sentis trahis lorsqu’ils n’ont pas reçu leur lettre pour Beauxbâtons, à l’heure où sonnaient leurs 11 ans (de toute manière, depuis ce jour, Mme Maxime et moi sommes en froid complet).
Avec le temps, j'ai réussi à canalyser mes pouvoirs magiques (tout à fait, je suis un grand sorcier qui s'ignore, croyez en mon expérience), et à tisser de nouveaux liens avec cette série qui elle aussi a bien grandi. Ainsi, à l'image des méchantes des contes de fées, des portraits olfactifs sont venus de manière plus ou moins évidente au fil des lectures.

Rogue
Severus Rogue, la véritable clef de voûte de la saga et l’antihéros éternel, est puissamment olfactif, ne serait ce que par son titre de Maître des Potions. Personnage le plus complexe et le plus travaillé de la série, Rogue insuffle la beauté et les contrastes de toute une épopée. Olfactivement, Rogue ne peut être qu’un classique, un floral aldéhydé, tant c’est de lui que découle toute l’identité des sept romans. Mais, comment dire… un classique convulsif, torturé, renfermé et explosif. Aussi lumineux que son Patronus, et aussi sombre  que le rêche de sa robe de sorcier. Un classique dans lequel Rogue aurait déversé tous ses philtres et ingrédients les plus corrosifs (comprendre : un peu de Bézoard, de vésicule biliaire de Boutefeu Chinois et une goutte de Veritaserum). Les aldéhydes ont raclé le fer de son chaudron, le cœur floral respire l’espoir, qui a fui vaincu vers le ciel noir, et le fond animal respire l’amour et la déchirure.
Vous l’auriez deviné, Severus Rogue est le M/Mink de Poudlard, arpentant les couloirs des cachots et en constante délibération sur son identité. Chef d’œuvre de complexité et de torture, Rogue comme M/Mink n’attendent que le moment où ils pourront montrer la finalité de leur potion.


McGonagall
"Ah oui, tu aimes ça toi ?"
Minerva McGonagall est professeur de métamorphose et sous-directrice de Poudlard. Elle aime les motifs écossais et apprécie la danse de salon. Elle peut certes se transformer en chat et métamorphoser ce qui lui chante, elle préfère rester camper sur ses valeurs enracinées. Le personnage transfère ainsi sa rigueur et son intransigeance vers le bout de sa baguette, donnant vie aux objets comme aux matières. A l’image de sa stature inébranlable, McGonagall est le Chêne de la maison Gryffondor. De l’âtre brûlant aux écrins de whiskys écossais qu’elle apprécie tant et jusqu’au parquet patiné par le temps, tous les éléments de la maison rouge et or respirent sa patte.
Parfois distants, austères et religieux, Chêne, parfum de Serge Lutens, comme McGonagall protègent tous les deux des valeurs qui leurs sont propres, et dont l’intransigeance permet la stabilité et la défense d’un monde bien particulier.


Bellatrix Lestrange
L’évocation de la belle et cruelle Bellatrix Lestrange fait frémir le moindre sorcier. Dans son habit de cuir délabré par sa folie, Bellatrix fait régner un silence pesant autour d'elle, mêlé de crainte et de soumission. Célèbre pour son goût pour la torture, et le "charmant" usage qu'elle fait de ses pouvoirs, sa simple présence impose respect et frémissement. Longtemps enfermée puis devenue folle à lier, on ne peut que l'imaginer dans une pièce de pierres froides et humides.
Bandit est l'équivalent en parfum de la sorcière. Proclamé "parfum ta gueule" pour sa majesté et sa force olfactive, Bandit impose un silence par ses notes froides et cuirées, dont la tête verte et cinglante fait écho aux maléfices mortels dont abusent Bellatrix. Un parfum de femme toujours aussi ambigu, créé par la grande Germaine Cellier, et dont l'aura ne saura jamais éviter quelques tremblements.


Hedwige, à gauche
Petite star oubliée au fur et à mesure, elle fait pourtant parti des symboles de la saga. Hedwige, la chouette d'un blanc immaculé est le lien constant entre le héros est le monde de la magie, et ce à n'importe quel moment. Chaque apparition de la chouette dans les livres annonce des moments de calme, de quiétude, une sorte de réconfort digne d'un havre de paix. Ainsi, lorsque Harry est seul les soirs d'été enfermé dans sa chambre, dans une atmosphère à la limite du cloisonnement, Hedwige correspond aux seuls instants de liberté et de soulagement dont peut rarement jouir le petit sorcier. En écho à son éclat inaltéré, mais aussi à sa douceur et au réconfort qu'elle apporte, Hedwige se rapproche olfactivement du dernier né Olfactive Studio, Lumière Blanche : un parfum de composition construit autour d'un accord lait, très épicé froid au début, évocant presque la neige, et finissant dans un bois chaud, rond et enveloppant.

jeudi 3 mai 2012

By Kilian - Asian Tales : Bonjour, je veux des sous

A l'image de certains candidats pour le Parfum Ultime qui Trône à l'Elysée, grappillant des voix éparses chez les parfums des extrêmes, nous avons aussi des marques qui abusent de démagogie olfactive, dans le seul but de se faire des sous.



Après un petit défilé de pseudos oud (tentant vainement de reproduire des effets de Portrait of a Lady par ci, ou se contentant d'ersatz au benjoin par là), pour messieurs dames du Moyen-Orient ; notre cher Kilian se pare de dos dénudés, de bonzaï et de galets gris... Je m'interdisais de songer qu'on puisse ENCORE trouver pertinent de nommer "Bamboo Harmony" un parfum sur l'Asie. Que nenni ! Faisons chuter notre crédibilité comme un goéland tétraplégique : c'est décidé, chez Kilian on roule sur le cliché !

Bien. Séquence je révise mon bac de géo : l'Asie est LE continent émergent. Quatre dragons habitent ces terres, et le pays le plus peuplé au monde, dont la consommation tend à rejoindre au fil des ans celle du modèle américain (en gros : beaucoup) se démarque de plus en plus, notamment sur le plan économique.

Qu'à cela ne tienne : vendons du parfum là-bas.
Or, pas besoin d'avoir un doctorat sur les mœurs asiatiques pour savoir que la parfumerie n'y est pas vraiment consommée comme chez nous. Tel un esthétisme gustatif basé sur la neutralité, le parfum selon l'usage asiatique se veut discret, à l'image de la nature, simple.

Seulement, simple ne veut pas dire insipide.


Avec tout le respect que je dois à la parfumerie fonctionnelle, Water Calligraphy sent - comme l'a pertinemment fait remarquer notre cher Opium-Tom - le shampooing Elsève, avec ses relents de je-ne-sais-quoi-qui-sent-le-fruit et ses effluves de cheveux propres. Kilian : 175€ - L'Oréal : 3,55€ (oui, j'ai vérifié). Un résultat qui tombe dans le stéréotype feng shui/bougie sur l'eau niveau communication, et dans le floral aqueux musqué olfactivement.



Toujours grâce au nez de notre Opium-Tom, Bamboo Harmony a lui aussi été décortiqué. Nostalgiques n'at-ten-dez plus ! Re-découvrez grâce à la bonté créatrice de Kilian feu le gel douche Fa au thé vert ! (mon dieu... quelle cohérence !!). Quant à la fâcheuse ressemblance avec L'Eau Parfumée au Thé Vert, sachez qu'ils se justifient là-dessus : "ouais, mais nous il tient". (le perfumista qui est en toi a envie de se mettre debout sur le stand de la Scent Room et de crier "Qui s'en fout ?").



Petite remarque...
Si nos fans de oud de Dubaï se sont fait douillés avec les Arabian Nights et si les esthètes asiatiques se font bassement séduire, alors pourquoi les perfumistas n'auraient-ils pas été dupés ?

Je l'ai déjà dit ici sur auparfum, à l'occasion de la clôture de l'Œuvre Noire avec Sweet Redemption : si les créations de Sidonie Lancesseur respirent une certaine originalité, et si on ne peut nier l'implacable technique des parfums de Calice Becker, tout est teeeellement calibré ! Un peu de noir par ci pour les poètes rebelles incompris, un peu de plumes d'écrivain maudit par là... Allez, des petites références musicales hype, ils seront contents ! N'oublions pas nos affamées de sucres, donc un peu de Love ne fait pas de mal...
Mais voilà, qu'est ce qu'on s'ennuie ! A vouloir faire LA meilleure tubéreuse, LE meilleur jasmin ou LE meilleur boisé, L'Œuvre Noire se noie dans la copie de ses confrères innovateurs et spontanés, notamment Serge Lutens et Frédéric Malle.

Si certains parfums signés Kilian ne sont pas à jeter, que dire... à défaut d'intention dans le passé, et désormais d'honnêteté commerciale et de créativité, songez au pouvoir de votre porte-monnaie en ces périodes d'augmentation dans le prix de nos jus les plus chers.

Comme le dit Poivre Bleu, contre le vol, votez avec votre porte-monnaie !

"Perfume as an art" qu'il disait...
J.

lundi 23 avril 2012

Spicebomb - Caméra Cachée


Une pub affreuse (mon dieu... cette "musique"... OH ! Ce n'est pas parce que y'a trois ploucs qui "écoutent" David Guetta qu'on va en mettre dans les pubs de parfums nanméo !), un nom pompé sur Tom Jones, un flacon pas très fin, un féminin qui représente ce qui se fait de pire en parfumerie...

Comment - diable - Viktor & Rolf a-t-il fait pour réussir à ce point Spicebomb ?

On est chez L'Oréal, dans une marque qui n'en a, je suppose, rien à taper du jus, tant que les coffrets s'écoulent à Noël. Et voilà que... PAF ! On a le meilleur mainstream de 2012 à ce jour ?

C'est un piège, on est d'accord ? Quand tu pschittes ça sur ta mouillette dans ton Séphora paumé, d'un coup t'as François Demachy qui surgi de nulle part et te dit, avec un sourire émail diamant : "Mon cher, vous vous leurrez, voici le vrai Spicebomb", sachant que le flacon qu'il tient dans la main est forcément une bonne vieille fougère macho macho man...

De ce scénario il n'en est rien. Au mieux, c'est l'élégant Olivier Polge qui surgit de nulle part et vous fait sentir le Midnight In Paris désormais en bas des étagères (enfin, Iris Silver Mist sait s'il a toujours été en bas des étagères) ; au pire, pour le perfumista des Champs-Elysées, toute l'équipe du Séphora va se mettre à faire une danse à pousser Salomée au suicide en plein milieu du chemin (et pile où il y a le rayon Lutens).



Rassurez-vous, maintenant, vous êtes armé pour vaincre ces gentes vendeuses qui se trémoussent et vous attaquent à coup de Miss Dior CHERIE. Le marketing chez Viktor & Rolf a tout prévu pour vous : avec Spicebomb, vous aurez de quoi vous frayer un chemin hors des patchoufruits et des sportfreshextrem.

Au contraire, rejoignez le petit être qui s'est réfugié dans l'auberge Compote A La Canelle avec Ambre Narguilé. Si Spicebomb est moins fin que l'opus d'Ellena, loin de l'austérité d'un Iris Silver Mist ou de l'ambiance sépulcrale d'un M/Mink, il réussit à rendre un peu d'éclat à notre petit marché grand public pas forcément brillant ces derniers temps.

Modération

Cependant, si tout chez lui semble respirer l'attaque, l'hyper-activité et la virilité macrocéphale, vous vous apercevrez qu'au fil du temps, Spicebomb va laisser tomber le Grand Marnier à la Compote A La Canelle. Il ira chercher un petit cardigan à motif à carreaux marrons et oranges et s'installera paisiblement dans un petit coin reculé de l'auberge, aux boiseries plutôt abimées et déjà vues, mais qui ne gâchent en rien le plaisir de voir le petit dernier tranquillement en train de relire le passage où Ricquet à la houppe se marie.

Il en devient presque galant, certes. Il n'empêche, la naissance de ce parfum reste un mystère.
J.

lundi 16 avril 2012

Les Soliflores Annick Goutal


Par Phoebus




       ... Et je me rends compte à l'instant que je n'ai jamais écrit de billet sur la maison Goutal ?! Pourtant Dieu sait que je l'aime. Mon cas est assez simple à expliquer : si je devais être abandonné dans un village fermier d'Europe de l'Est à mille lieux de toute parfumerie potable... Ma foi je survivrais en n'emportant que des soliflores d'Annick Goutal dans mon baluchon.

       Oui, à ce point.





       Ne jamais sous-estimer l'importance des solinotes : ce sont eux qui permettent de se faire une réelle idée sur la marque. Ils donnent le ton, l'esprit, l'intention. C'est un exercice de style à part entière, officieusement obligatoire pour les marques alternatives.
       La plupart, pour refléter leur bonne foi, choisiront des notes simples qui collent au plus près de la réalité, quitte à ce que leurs soliflores restent éternellement dans l'ombre des champions en titre – l'exemple le plus frappant étant la mode du "je fais un iris parce que ça fait toujours bien d'avoir un iris"... Mais, la mouillette en moustache, tout le monde esquive le regard émerveillé de la vendeuse parce que c'est juste super embarrassant de nous balancer un iris moyen comme ça alors qu'il y a déjà Iris Silver Mist dans le paysage.

       D'autres marques, Goutal en chef de file, ne connaitront jamais ce problème, pour la simple et bonne raison qu'elles ont une vraie "patte" comme on dit. Un oui mais pas que. Une identité, un message, c'est dingue comme l'ensemble de la gamme est finalement très cohérent sans jamais tomber dans la redite, une fois qu'on a tout senti. Pour cela, pas de secret, c'est grâce à un duo de choc, un nez – Isabelle Doyen – et un cœur – Camille Goutal.

        Après avoir trempé leur pinceau dans la transparence d'un verre de muscs blancs et d'hédione, elles l'imbibent d'une couleur pastel, en piochant dans leur palette de fleurs. Avec leurs soliflores j'ai toujours l'impression qu'elles cherchent à nous dépeindre ces jeunes actrices au cheveu fin, au nez court et au regard clair. L'air mutin, l'épaule jetée, le sein qui tient encore sans soutien-gorge, fier et parfait.

       Évidemment, irréductible, je faisais parti des rares conquis par le dernier Mimosa de Goutal, qui a un peu agité la blogosphère. Sans doute parce que contrairement à beaucoup de déçus je ne m'attendais pas à retrouver sous une lumière crue la note typique des petits pompons jaunes. Non, chez Goutal si le nom est une cible, la flèche ne tombe jamais en plein centre – mais il faut dire que le centre n'était pas visé de toute façon. Cette interprétation du Mimosa s'ouvre sur un accord de pêche mûre et duveteuse, tout aussi doux et coloré que la fleur. Les muscs blancs et ronds, familiers – on pourrait presque les qualifier de "goutaliens" – prennent la relève et oh !... Voilà enfin, en diva qui sait se faire attendre, le mimosa légèrement épicé. A porter cet été entre deux rayons de soleil, si vous savez sourire.

Dianna Agron - Le Mimosa


       La Violette a mit un peu plus de temps à me conquérir : les violettes sont le chasse-gardé de ma mère. Ah et, "accessoirement" je n'aime pas la violette... Je suis toujours frustré par sa timidité, sa fugacité. Mais pour dessiner cette violette là, le pinceau gonflé de muscs laisse courir de larges sillons mauves sur du papier en sucre à grain serré. La violette, encore une fois loin du souci de paraitre naturelle, se veut plutôt bonbon à l'ancienne. Le sillage est mauve, vif et translucide, finalement très portable pour du bonbon : sans jamais être écoeurante, elle reste présente et claque comme une bulle de chewing-gum sous le regard défiant d'une collégienne.

Mélissa Mars - La Violette


       Le Jasmin est un peu à l'opposé du spectre, dans le sens où il évoque davantage la femme que la jeune fille. Et ce malgré la filiation avec Petite Chérie, suffisamment évidente pour ne pas la développer : on retrouve le duo poire juteuse – muscs en tête, mais le soliflore se distingue par la suite. Tout en transparence, débarrassé d'indoles, un jasmin vert et frais s'installe sur la peau. C'est ce qui le rend si "easy to wear" pour un jasmin, mais l'eau n'est calme qu'en surface : en sourdine, il crépite comme un nuage avant la pluie, sa verdeur devient presque entêtante... Il a ce petit côté femme fatale orageuse (pour ne pas dire chieuse), au ricanement menaçant comme le tonnerre, débordante d'assurance.

Ashley Greene - Le Jasmin


       Une autre déclinaison du bien-connu thème de Petite Chérie se retrouve encore dans Le Muguet. Je l'ai découvert cette semaine, je ne sais pas pourquoi je n'étais pas curieux de le sentir avant... Peut-être parce que, comme le dirait quelqu'un que je connais, "porter du muguet, c'est toujours un peu chiant" ? Certainement. Mais, héhé, vous commencez à connaitre la chanson maintenant, ce n'est pas franchement du muguet chez Goutal ! C'est une interprétation de la fleur du bonheur, construite autour d'une colonne vertébrale de poire pas encore mûre, cajolée de muscs et d'hédione. Les fleurs blanches sont traitées de manière astringente, et font ressortir leurs facettes vertes du mieux qu'elles peuvent. Malgré tout je n'arrive pas à cerner précisément le parfum des petites clochettes blanches, et il est vrai que cette interprétation du muguet se veut avant tout portable : elle compte sur un sillage un peu lessiviel à la Chloé pour évoquer la blancheur et la pureté du muguet. Blanc et pur, mais surtout textile et hypersage comme un chemisier boutonné jusqu'en haut. C'est marrant comme une fleur cataloguée "chiante" arrive à se dégager du qualificatif justement sans chercher à se dévergonder mais, au contraire, en allant à fond dans la direction opposée, comme par fierté ou esprit de contradiction. By the way, je pense qu'il s'agit du 'flanker officieux' de Petite Chérie que je préfère.

Lana del Rey - Le Muguet



       Bon, promis, là j'en ai fini avec les variations d'un demi-ton de Petit Chérie. J'aimerais vous parler de roses, et la raison voudrait que j'évoque Rose Absolue, premier soliflore rose de la marque, mais... je le trouve d'une platitude affligeante, et pas plus original ni plus complexe que le parfum d'un papier toilette un peu cher. Mon cœur est tout entier tourné vers la dernière Rose Splendide. 

       J'ai dit tout le bien que j'en pensais dans un article sur Auparfum, à sa sortie, au printemps dernier. En voulant le ressentir deux mois plus tard, la vendeuse m'apprenait qu'ils n'avaient déjà plus de flacons en stock ! Victime de son succès, ce qui était prévu pour être une édition limitée restera un peu plus longtemps dans les backs finalement ? 
Je ne connais que l'eau parfumée, mais je ne crois pas qu'elle diffère de l'eau de toilette. Une chose est sûre : elle reprend le délicieux accord de la gamme soin de la marque. La rose est fraiche, à peine fruitée (vraiment, à peine pour une fois) sertie d'herbe coupée. Elle se fond près de la peau sur des notes de magnolia légèrement cosmétique. Mais ma partie préférée reste le fond-du-fond-de-l'archi-fond, dont la fine amertume m'évoque les pépins de pomme. Une rose citadine, matinale, les pétales en friche, délicieusement imparfaite.

Mélanie Laurent - Rose Splendide



       Parler toute la soirée couchés dans l'herbe, courir pieds nus jusqu'à la maison quand tombe l'averse, respirer les bouquets de jonquilles dans l'entrée en écartant une mèche de cheveux trempés...

       J'ai gardé mon préféré pour la fin. Un coup de cœur immédiat... Je ne saurais pas dire s'il sent le chèvrefeuille de près ou de loin puisque je n'en ai jamais senti. Reste que ses notes de narcisses, de lierre et d'herbe coupée en font un délicieux parfum vert, sans aucun rapport avec le Chèvrefeuille d'Yves Rocher. Les jonquilles sont une des rares odeurs qui ont marqué mon enfance, et je suis assez dépité de ne pas pouvoir plus en retrouver l'odeur en flacon....J'espère avoir des amis parfumeurs dans une dizaine d'année pour remédier à ça, mais en attendant je me contenterai du Chèvrefeuille de Goutal. Son départ légèrement citronné, fugace, reste symboliquement présent tout le long grâce à l'acidité du cœur floral (acidité que je retrouve dans Grand Amour, d'ailleurs). Pour ce qu'il m'évoque, par sa richesse insoupçonnée et par la finesse avec laquelle il est traité, ce parfum a un pouvoir incroyablement apaisant sur moi. J'aime quand il m'accompagne dans la fraicheur des nuits printanière, mais mon échantillon se vide dangereusement vite..... Je veux tous les soliflores, mais aucun doute dans l'ordre de mes priorités : c'est ce flacon là que je vais rechercher en premier.

Jennifer Lawrence - Le Chèvrefeuille



       Et il y en a bien d'autres, mais je n'en parlerai pas ce soir : la tubéreuse, gardénia passion.... Et puis il y a les discontinués, comme Des Lys, que j'aurais bien aimé sentir... Enfin il y a ceux qui sont sur la sellette, comme le Néroli !! Une vendeuse m'a dit qu'ils allaient l'arrêter, c'est à n'y rien comprendre : il est pourtant salué et reconnu par les amateurs de parfum comme l'une des plus belles fleur d'oranger du marché... 



       Bref, voilà. Je sais que ça peut paraitre louche de parler en des termes aussi élogieux d'une marque, mais là ce n'est ni plus ni moins qu'un cri du cœur : Isabelle je t'aiiiiiiiiiiiiiime ! <3