lundi 10 mars 2014

MITSOUKO - Ceci n'est pas un article.


Non, c'est le titre d'une nouvelle (un peu maladroite).

Je m'y étais déjà essayé il y a 3 ans, celle-ci est beaucoup moins centrée sur le parfum mais si vous avez envie de la lire, j'espère qu'elle vous plaira. 

MITSOUKO


Par Phoebus.


        La fumée s'ouvre comme un rideau, mon visage émerge. J'entre dans la trentaine à bout de souffle au dessus d'un gâteau au chocolat.



        Une pluie d'applaudissements me félicite ou me condamne, l'intention n'est pas claire. Cette main que pose ma mère sur mon épaule, tout en découpant le dessert de l'autre, a un touché étrangement compatissant, non ? Et mon père sourit sans plisser des yeux. Fuyants, les yeux.

        J'imagine mes tantes parler bas dans la cuisine, en les voyant s'éloigner encombrées d'assiettes sales - et non, je ne suis pas folle de penser qu'une pie chante. J'ai suffisamment aidé à débarrasser des assiettes pour savoir que les absents ont toujours tort.

        Je sais exactement ce qu'ils ont en tête. Ce qui ne s'est pas dissipé avec la fumée des bougies. Il n'y a que les hommes un peu trop saouls qui soient honnêtes à un repas de famille : je ressers distraitement un verre de digestif à mon oncle.





                                *******





        Lentement, je déchire le silence avec l'emballage des cadeaux qu'on me donne. Des crèmes, des soins. Mes doigts caressent aussitôt des pattes d'oie imaginaires. Je repense à la jolie lingerie que ma mère m'a offert en confidence un peu plus tôt, avant que les premiers invités n'arrivent. Visiblement un thème récurrent émerge et je sens des papillons naître dans mon estomac, ainsi qu'une appréhension bizarre. Je sonde les visages à la recherche d'une sourire moqueur. 
        Mais le dernier paquet a une apparence bien plus innocente.

- On sait que tu aimes beaucoup la parfumerie, appuie l'une de mes tantes alors que je soupèse un flacon rose en forme de pomme d'amour.



        J'embrasse toute la tablée en me demandant si quelqu'un reconnaîtra Mitsouko dans mon cou. Les papillons se calment un peu. Le choix est très mauvais, mais au moins l'intention est bonne. Elle n'a pas tord : j'aime la parfumerie. J'aime une certaine parfumerie comme d'autres aiment Dieu, on peut parler de passion. J'ai tissé un lien très personnel avec des créations qui m'inspirent, m'interrogent et parfois me révèlent à moi même. Je considère qu'un amour est nécessairement intime, et si on me l'avait demandé j'aurais pu révéler quels parfums m'auraient vraiment fait plaisir - je procède ainsi pour mes proches. Deviner est un risque, et un mauvais cadeau a parfois la saveur d'un mariage forcé.



- On n'allait pas prendre n'importe quoi. Je voulais quelque chose de frais, de jeune, pour notre petite Pernelle, poursuit ma tante avant d'ajouter avec malice : la vendeuse nous a assuré qu'il plait beaucoup aux hommes.




        Voilà autre chose. Je rends le sourire qu'elle m'envoie mais pas son clin d’œil. J'ai coché mentalement les mots jeune et plaire dans la liste du prévisible. C'est vrai, à quoi bon s'embêter avec mes goûts bizarres quand ma priorité devrait être d'attirer cet échantillon de deux cent hommes pris dans la rue pour une étude de marché ? 
        Mes joues chauffent, je ne peux plus ignorer le carton plein : chacun de ces cadeaux a été pensé pour me rendre ou me maintenir désirable. Il s'agit de ma famille donc je veux croire que mon bonheur est l'unique finalité de leurs intentions, mais je suis effarée qu'ils ne puissent envisager atteindre ce but autrement qu'en me voyant appartenir à quelqu'un. En fait non : j'en suis fatiguée. Cette pression est tout sauf un phénomène nouveau. Elle est perverse, diffuse, toujours là au détour d'une phrase. Je m'attends dès le premier bretzel que je croque à ce qu'on commente de façon intrusive ma vie privée : C'est quand que tu nous ramènes quelqu'un ? Quand même, il serait temps. Ma chérie je crois que tu travailles trop. Au fait il faut que je te présente le fils du buraliste, un de ces jours. Très mignon.

        Je suis trop faible pour taper du poing sur la table.



- Ça ne va pas ma grande ?

        Près de la fenêtre mon père me regarde en humectant sa roulée. Je pose le flacon, à qui je m'adressais mentalement comme s'il s'agissait d'un crâne. Naturellement discrète, mon silence n'avait interpellé personne, mais mes états d'âme se traduisent toujours en tâches roses sur mon visage et mon décolleté.


        Mon oncle aux oreilles rouge vif intervient juste à temps pour m'empêcher de mentir, en énumérant joyeusement les effets secondaires du schnaps - je ne bois pas d'alcool. Mais mon père oublie ce genre de détails et, peut-être satisfait par cette réponse, tourne le dos à la pièce pour soupirer sa première bouffée. J'oublie à mon tour que souvent, il pose simplement les questions qu'il aimerait qu'on lui pose.




                                *******


        Ils vont divorcer.


        Je m'attendais depuis l'adolescence à ce que ma mère me bloque dans le couloir et me l'annonce d'une voix basse. La seule véritable surprise est qu'elle m'en ait informé tout en me tendant un paquet cadeau Aubade, entre un joyeux anniversaire et un si tu veux changer j'ai le ticket de caisse.
        Un simple "ça ne va plus" m'a été donné comme explication. Je la trouve mal formulée. Car : est-ce déjà allé ? Les ais-je déjà vu s'embrasser spontanément, se sourire et se comprendre, se soutenir ? Je veux bien croire à une certaine pudeur, je veux bien croire en partie à la routine ou l'érosion de la passion. Mais d'aussi loin que je me souvienne, non, ça n'est jamais allé.

        J'étais l'enfant bavarde, un point de convergence pour éviter de se regarder en face. En grandissant c'est le poste de télévision qui a repris ce rôle. J'étais l'ado muette ou révoltée, le sujet d'interminables disputes. Coincée entre deux gardiens de prison sur le canapé, je culpabilisais d'incarner – et pas que physiquement - ce qui les séparaient. L'étudiante qui rentrait les weekends avait la volonté de redevenir un trait d'union entre eux, réfléchissant à des sujets de conversation dé-minés tout en préparant le repas. L'instabilité du climat de notre foyer était ridicule. Je préférais battre l'huile et le vinaigre dans un acharnement désespéré plutôt que d'avouer à voix haute qu'il n'y a plus de moutarde, de peur qu'ils ne commencent à s'accuser l'un l'autre d'avoir oublié d'en acheter. La troisième guerre mondiale tenait à ça.



        Alors pourquoi, je me demande encore en les regardant derrière mon éventail de cartes. C'est du masochisme de maintenir aussi longtemps une situation aussi éreintante.

        Ma tante pose un atout et nous remportons la manche. Mes parents sont en train de perdre à la belote, mais ils sont en équipe. C'est peut-être ça la raison. Parce qu'il faut avoir un partenaire dans la vie, même si c'est pour la rater. Ce sont les règles du jeu. Je n'ai jamais vraiment aimé la belote.







                                *******




        Ma grand-mère somnole sur le canapé. Je remarque le crucifix discret, accroché au mur au dessus d'elle – je veux dire, je suis passé devant un nombre incalculable de fois mais aujourd'hui, je trouve un sens à sa présence. J'y voyais un ornement classique. J'y reconnais maintenant un sceau porteur de valeurs, de coutumes. J'y vois la perpétuation d'un modèle de vie. Une simple croix dans l'intimité d'un foyer, qui en dit si long sur ses habitants. 
        Mes yeux descendent le long du mur pour revenir sur ma grand-mère assoupie. Sa poitrine se lève lentement sur ses bras croisés, ses sourcils sont très froncés. Je n'ai aucun mal à imaginer son accent alsacien menacer ma jeune mère d'être mise à la porte si elle ne se mariait pas avant d'accoucher. Or, je ne pense pas que le Nouveau Testament ait jamais imposé ce genre de procédures.




        Je me demande si mes parents ne sont pas restés fictivement à l'âge de 20 ans, à l'époque de leur rencontre. 30 années de mariage, comme une ellipse avec un retour fracassant à la réalité. La solitude ne ment pas. Un développement personnel avorté sous une pluie de riz à la sortie d'une Église - il y a de quoi sourire. Puis je suis née, parce que moi, on n'allait pas m'avorter. 
        L'ennui avec les crises identitaires, c'est qu'elles se périment. Elles sont tout à fait saines lorsqu'elles agitent des esprits jeunes. Mais le décalage semble insoutenable à l'âge de raison. Je suis au courant pour les anti-dépresseurs de ma mère au fond de sa table de nuit. J'ai conscience que mon père, ce bon chrétien, change l'eau en vin bien trop souvent chaque soir. Et ça me tue. Je ne peux pas les aider comme on aide une bonne copine à se remettre d'une rupture, parce que le problème n'est pas là, ce n'est pas un cœur brisé. C'est bien plus foireux et compliqué que ce qu'un pot d'häagen-dazs devant un DVD de sex & the city peut résoudre.


        La question m'obsède et je ne vois pas d'autre explication : le couple est l'ennemi de la jeunesse. On nous pousse trop tôt à le rechercher mais ce n'est ni plus ni moins que l'exutoire de la lâcheté. Sans prendre en considération la dimension du besoin sexuel, c'est un écran sur lequel on projette toutes nos angoisses à un stade de notre vie où on est en pleine construction. Cela nous évite d'avoir à affronter ce qui nous dérange chez nous, ou d'effectuer le travail nécessaire pour gagner en amour propre. L'amant, c'est le bouc émissaire par lequel on se déresponsabilise d'être en charge de notre propre bonheur. Les jeunes livrent toute entière l'estime d'eux même au regard de l'autre parce que c'est plus facile. Si quelqu'un nous aime, c'est qu'on est digne d'être aimé, CQFD, alors pourquoi chercher plus loin ? 
        Il faut chercher plus loin et ça demande du courage. Il faut avoir le courage de s'aimer soi même, de se regarder vraiment dans la glace sans détourner le regard. On naît seul comme on mourra seul, après tout. Et entre temps, pour espérer être capable d'aimer son prochain, il faut faire ce travail, il faut chercher à s'améliorer, il faut que notre paix intérieure ne dépende pas d'un autre. Autrement, on est dans l'attente. On attend toujours quelque chose, on exige passivement de l'autre qu'il nous apporte ce qui nous manque. Et on est souvent déçu. Et on sait qui blâmer pour ça, ce qui est arrangeant. En vérité la jalousie est bien moins souvent le manque de confiance en l'autre que le manque de confiance en soi. S'il ne lui dit plus qu'elle est belle, elle se sent laide. Si elle n'a pas confiance en elle, sa libido baisse. Si elle ne le désire plus, il se sent impuissant. Et puis vient l’agressivité, l'inévitable réponse du mal-être, qui s'insinue dans le quotidien comme une maladie.

        Le couple sert à partager le bonheur, pas à le fonder. Ce n'est pas une fin en soi et je l'ai compris bien trop tard. J'ai aimé, j'ai exigé, j'ai été frustrée, j'ai pleuré, j'ai insulté. J'en ai voulu à plusieurs Autres dans ma vie avant de réaliser que je ne pouvais en vouloir qu'à moi même. C'est la seule promesse que je me suis faite : apprendre à m'aimer et m'épanouir seule avant de m'autoriser à vieillir avec quelqu'un.
        Le bonheur ne se trouve jamais dans la dépendance. Je suis persuadée qu'il est furieusement individuel. Il se côtoie, il en inspire d'autres, mais il ne se partage pas, sinon ce n'est qu'une illusion. D'ailleurs une rupture n'est que l'éclairage cru de l'état dans lequel se trouvait individuellement deux personnes au moment de se rencontrer. Et à 50 ans, quand on a passé la majeure partie de son existence à s'ignorer, on ne connait plus que ça, la fuite. Les médocs, l'alcool ou Dieu sait quoi d'autre, chacun sa méthode. Parce que tout, tout, tout est de la faute de l'autre, bien sûr.

        Ma mère revient dans la pièce en tenant une cafetière fumante. De sa main libre, elle tire nerveusement sur son T-shirt informe, et je me demande si elle s'est un jour trouvée jolie. 
        Je sens ma rancune évoluer vers une forme de compassion. Je lui en ai voulu – à elle, principalement - pour son insistance à me voir suivre rapidement un chemin qui ne lui a même pas réussi. Je trouvais cela absurde en soi. Je réalise maintenant qu'elle ne connait aucune autre façon d'être heureuse, et n'y a probablement même jamais réfléchi. Alors c'est le mieux qu'elle pense pouvoir me souhaiter, et elle espère simplement que j'aurai plus de chance qu'elle n'a eu.                 Je décide de ne plus lui en vouloir, d'ignorer ce qui m'agace pour n'accepter que sa bienveillance. Je sais que la chance n'a rien à voir là dedans et je refuse de voir la vie comme un jeu de carte.





                                *******





- Mamie, tu me remplaces ?



        Cette fois ci, mon équipe perdait à la belote. Par automatisme, quelqu'un a cité l'adage "malheureux aux jeux, heureux en amour" et j'ai ressenti le besoin urgent d'aller prendre l'air avant que la conversation ne dérive vers ce terrain.



        Le soleil se couche – c'est déjà la fin d'après-midi ? La lumière est belle pour un mois de Janvier. Elle est toujours belle à la campagne. Je crois qu'à elle seule, elle rend supportable mes séjours en province. Une brise glacée disperse mes cheveux et Mitsouko se rappelle à moi.

        Avec un sourire je m'adosse au perron, remonte la fermeture de ma veste jusqu'au menton et place une mèche de cheveux sous mon nez comme une moustache. Quand soudain des bruits.

        Je me retourne et fixe la porte d'entrée, qui étouffe le volume des voix derrière elle avant de s'ouvrir avec énergie. Un jeune homme dont j'ai oublié le nom se mord les joues en s'éloignant sur le gravier, les mains enfoncées dans les poches. Ma jeune cousine, de dix ans ma cadette, apparaît à son tour d'un pas traînant. Elle pianote sur son téléphone en ralentissant, puis lève la tête en entendant claquer la portière de la 206 tuning. Je lâche ma moustache quand elle me remarque.



        Elle s'appelle Marie, et elle aurait pu être jolie. Un maquillage lourd dissimule de beaux yeux qui n'en demandaient pas tant. Ses cheveux ramenés en une queue de cheval hurlent la douleur des décolorations successives. Je grince toujours des dents en remarquant le piercing sous un coin de ses lèvres, qui brise la régularité d'un visage que beaucoup envieraient. J'ai noté un peu plus tôt que son copain est percé au même endroit.

- Il me saoule, donc on va rentrer, soupire t-elle avec humeur.

        C'est la première fois qu'elle m'adresse la parole de la journée. Je me remémore ces deux-là sur le canapé il y a encore vingt minutes, bras et jambes noués comme des écouteurs au fond d'une poche.        Quelque chose d'indéfinissable dans son attitude laisse pourtant penser qu'elle est secrètement satisfaite par son petit drame. Elle poursuit en haussant les épaules :



- Il trouve que je suis fringuée comme une salope pour venir à ton anniversaire.



        C'est ridicule bon sang, elle est en jogging. J'avais oublié à quel point le qualificatif de salope était employé à toutes les sauces dans ce village. Tant qu'à faire, je lui demande pourquoi son copain n'a réalisé l'outrance de sa tenue qu'en fin d'après-midi.
- Et tu verras qu'en 2015 les sneakers feront pute aussi. 
- C'est pas tant la tenue, en fait il a commencé à s'énerver quand tonton Roger m'a dit que je m'embellissais en grandissant.
- OK, là je comprends mieux. C'était vraiment grossier de sa part (elle rit). Non sérieusement, c'est débile de prendre la mouche comme ça.

        Un appel de phare nous interrompt, et Marie fait signe d'attendre par un geste agacé en direction de la voiture.
- Il s'énerve parce qu'il est jaloux, c'est tout.
- D'un oncle. C'est nul.
- Je préfère qu'il soit jaloux. Ça montre qu'il tient à moi.
- Ça ne montre rien du tout.




        Elle me fixe sans comprendre. J'ouvre la bouche puis la referme.
        J'aimerais lui dire qu'elle se trompe et j'aimerais lui expliquer pourquoi. J'aimerais lui apprendre qu'elle aurait pu s'habiller comme elle le voulait sans que cela ne lui porte préjudice. J'aimerais leur expliquer à tous les deux qu'il n'est jamais correct d'appeler ou de se laisser appeler "une salope". J'aimerais qu'ils comprennent que la jalousie n'est pas une preuve d'amour. J'aimerais qu'elle réalise qu'elle n'a de comptes à rendre qu'à elle même. 
        Mais j'ai eu 20 ans moi aussi, et je sais à quel point on se ferme aux conseils qu'on n'a pas demandé. Après quelques secondes de silence, elle me fait la bise et rejoins la voiture.


        La nuit est tombée vite après leur départ. Je n'ai pas très envie de rentrer alors je nettoie le perron en shootant dans les graviers qui s'y sont perdu. 
        Je n'ai aidé personne aujourd'hui. Ni dedans, ni dehors. Un sentiment d'impuissance me voûte légèrement le dos. Je me demande si j'ai raison. Si le vrai bonheur est à ce point individuel qu'on ne peut l'aider à naître chez les autres. Je veux juste que le monde soit un peu plus beau et dans un sens, ce serait dur d'accepter que je ne puisse pas y contribuer.



        Puis mon portable vibre et m'annonce un nouveau message en provenance d'un +33 :



<<Au fait, tu sentais bon.>>



Et je me dis que finalement, je n'ai pas complètement perdu ma journée.




                                        *



NDLA : Je suis désolé, il n'y a pas franchement-franchement de twist final. J'ai commencé à écrire en ayant en tête les codes de la nouvelle, et au final je me suis laissé déborder. Donc j'ai coupé le texte ici pour la publication sur le blog, il y a quand même la fin d'un arc donc ça me semblait assez pertinent.

dimanche 2 mars 2014

Infusion d'Iris, Prada - les premières bonnes impressions, et les secondes.

                                                                            Par Ph666ebus.



     Est-ce que le diable se parfume aussi en Prada ? Ce ne serait pas étonnant – et puis comme ça il aurait bon goût sur toute la ligne. C'est ça qui est fascinant avec le parfum, avec l'art en général, ses portes ne se ferment pas aux connards. On peut être antisémite et génie des fringues. On peut être misogyne et en même temps réalisateur de talent. Alors oui, peut-être que le diable porte infusion d'iris, perché sur des talons de douze, la beauté se fiche bien du karma. 



Par contre il parait qu'on ne peut pas jouer au foot et tromper sa femme en même temps, mais ça on s'en bat les civettes.
 


     Vous l'aurez deviné, j'ai regardé hier ce film cul-cul-te où une Anne Hathaway new-yorkaise bat des cils en trottinant derrière une Meryl Streep sans pitié, ses valeurs confrontées aux tentations égoïstes à chaque croisement de rue. Le tout sans renverser le double capuccino de sa patronne, et avec des looks d'enfer.

     Dans cet univers où la belle fringue est omniprésente, l'iris trottinait dans un coin de mon esprit. L'iris m'évoque toujours la souplesse d'un vêtement élégant et confortable - le plus souvent juste élégant, le plaisir de se sentir altier valant bien la souffrance. Tout dépend de la façon dont l'iris est traité, mais sa beauté reste en tout exemple une constante.

     Je retrouvais l'iris dans Meryl Streep, dans la couleur argent de ses cheveux, dans son attitude pincée, dans sa poigne et dans son menton levé. Dans sa réserve aussi : elle parle peu, elle s'impose.

     Infusion d'Iris partage cette conception de la présence, il est là, il est toujours là, il ne hausse pas le ton pour se faire entendre, il s'impose à nous en revenant quand il le décide.. Et parce qu'il est insaisissable, on ne peut ignorer ses rappels. 



I. AM. SO. FAB.


     Sobre et classe, une nouvelle idée du chic sans aldéhydes, c'est le parfum du je-ne-dis-rien-je-n'en-pense-pas-moins. Sous une lumière plus positive, on pourrait dire que c'est le parfum des premières bonnes impressions. Je l'ai porté pour visiter des appartements ou pour des entretiens d'embauche, car à mon sens il envoie tous les bons signaux : sobre sans manquer de personnalité, discret mais pas effacé, confortable mais pas décontracté. Bref, vendeur mais pas racoleur.

   

     Infusion d'Iris va aussi bien d'un côté du bureau que de l'autre, et je l'ai donc également retrouvé en Anne Hathaway. Dans la douceur de sa voix, dans son raffinement naturel (qui perce déjà sous les gros pulls informes du début), dans sa bonne volonté. Ainsi que, de manière intéressante, dans l'essence même de son personnage, qui tout au long du film voit son chemin croiser celui de la tentation, malmenant de plus en plus ses valeurs initiales. Car Infusion d'Iris isn't all about clean and chic and stuff. Passé les premières secondes aux accents cologne, le cœur installe son moelleux et sa propreté tout-comme-il-faut. Mais ceux qui le portent le savent, il flirte avec des notes un peu moins sages de peau chauffée au soleil, voir de "fond de baignoire". C'est ce qui fait une bonne partie de son intérêt, le sauve de l'ennui. Le propre et le sale sont des concepts qui n'existent que pour se répondre, et n'auraient aucun sens l'un sans l'autre, après tout.

     Attention, il ne sombrera jamais dans le musc sensuel, mais on sent que l'idée fait son chemin dans sa tête. En fait, Infusion d'Iris c'est un esprit chrétien qui contemple de sales idées et choisis d'y renoncer. C'est juste que la réponse physiologique est fatalement là : la peau chaude, ça se sent. 



     Infusion d'Iris est donc un exemple de vertu - et assurément déjà un classique intemporel - dans un monde qui aime la facilité. Il parait que d'autres iris sur le marché ont été plus faibles ces derniers temps, et ont succombé à la gourmandise ou aux fruits, vendant leur si belle âme au Diable ? Je ne compte pas prier pour celui qui est deuxième du classement des meilleures ventes françaises en 2013, j'imagine qu'il ne voit aucune raison de changer.      

     Je disais donc, c'est ça qui est fascinant avec le parfum, avec l'art en général. On ne sait plus si on doit juger la création ou ceux qui ont le mauvais goût d'en faire un succès.



Sur ce. Bon lundi !

vendredi 14 février 2014

Billet Golden Edition Saint Valentin 2014 numéro spécial Philtres d'Amour.

..Vivement la saint Phoebus.







     Telle la marmotte qui s'éveille de l'hibernation, et à l'instar de l'hirondelle qui annonce le printemps, il ne nous est pas permis d'oublier : c'est la saint Valentin aujourd'hui. Merci Nocibé.




(l'hibernation ayant commencé assez tard, juste après les messages-promos de noël bien sûr).





     Disclaimer : je n'écris pas ici pour dénoncer le caractère commercial de cette fête. D'ailleurs j'aime cette fête. J'aime qu'il y ait des évènements débiles, simples et réjouissants pour égayer la longueur de l'hiver, pour donner des saveurs différentes à chaque mois. J'aime qu'il existe des évènements qui nous touchent et nous relient tous, mais qui ne soient pas graves et sérieux. Je trouve ça sain et autrement fédérateur.



     Alors certes, le sceau du fric s'est imposé pour sceller les lettres d'amour, mais ce n'est pas une raison valable pour rejeter l'évènement : vous pouvez le vivre sans dépenser un centime. Mais par pitié vivez-le au second degré ! Ce n'est PAS une fête sérieuse. En couple, n'allez pas vous ruiner pour marquer le coup mais tentez quand même les chandelles pour poser l'ambiance en mangeant eyes-to-eyes vos pâtes au gruyère. Célibataires, n'en faites pas tout un fromage et ne voyez pas de pression sociale là où il ne devrait pas y en avoir. C'est l'occasion de regarder une comédie romantique naze entre amis (l'alcool peut faire passer la pilule si c'est vraiment un navet) ou de tout simplement sortir faire la fête à la love night du macumba du coin, exactement comme quand vous hésitiez à Halloween entre une soirée déguisée et un marathon Saw.



     Mais revenons-en à Nocibé, qui est loin d'être la seule enseigne à agiter des promotions sous le nez des amoureux étourdis. On ne va pas leur en vouloir de tirer sur la corde (ici encore je ne dénonce rien). Ils ont même particulièrement intérêt à surfer sur la vague, parce que le parfum est avec les fleurs et le chocolat un cadeau très traditionnel de la Saint Valentin pour les femmes.


     C'est un peu plus compliqué pour les hommes, rien ne se dégage vraiment. Les nocisepharionnaud tentent de créer la demande côté parfum, j'ai vu l'an dernier des présentoirs qui réunissaient J'Adore et le buste de Fleur du Mâle avec des petits coeurs tout autours, ainsi que d'autres duos qui étaient censés être complémentaires (souvent c'était plus parce que les couleurs des flacons ne juraient pas côte à côte...), histoire de donner des idées. Les marques de parfum elles-mêmes jouent le jeu à la racine, en lançant des versions homme ou femme du premier succès. Alors je ne pense pas que Pour Monsieur de Chanel était étudié et communiqué pour être l'amant du N*5 (on parlait peut-être plus de "l'homme Chanel", à l'époque, c'était plus un rapport individuel d'identité avec la marque ? Je ne suis pas expert de l'époque ni de la question, éclairez moi dans les commentaires). En tout cas aujourd'hui le positionnement d'un parfum visant les jeunes se fait fréquemment en fonction de la version du sexe opposé, on les présente ensemble dans une pub passionnée ou sexy : pensez One Million/Lady Million, Black XS LUI/ELLE, Amor Amor/Amor pour Homme, Lolita Lempicka/Lolita Lempicka Au Masculin, Angel/A*Men. Il y a comme une évidence tracée pour la jeune femme, qui ne connait pas les goûts de son compagnon (qui lui même ne les connait souvent pas), elle sait juste qu'il aime quand elle porte son parfum et, oh, il y a une version masculine ? Banco.


 
Tant de choses nous rapprochent. On aime tous les deux claquer des doigts.




     Parce qu'il peut tour à tour troubler les sens ou évoquer des souvenirs d'intimité, le parfum est indissociablement lié à l'amour dans l'inconscient collectif. Le positionnement publicitaire aujourd'hui est binaire, romantique ou sexy (chez les hommes c'est uniquement sexy, parce que les hommes sont forts et puissants et que les sentiments c'est pour les filles, et même que c'est un stéréotype de genre auquel on tient, et même qu'il faut garder des publicités 4x4 de mecs torses-nus dans la rue mais interdire le livre Tous à poil dans les bibliothèques). On nous vend le parfum comme un philtre d'amour qui fera chavirer toutes les tchaïs dans les escaliers



Non, cet homme n'est pas nu sous son slip.







     EH BIEN JUSTEMENT EN PARLANT DE PHILTRES D'AMOUR FIGUREZ-VOUS...


     ...

     ... Voilà, maintenant je peux vous avouer que j'ai écrit tout cet article juste pour vous parler de 20 lignes dans Harry Potter et le prince de sang-mêlé (vous vous y attendiez pas hein ? Amour, action, suspens, et rebondissements sur J&P, ne zappez pas).




Toi aussi recycle tes flacons cloche Serge Lutens pour y mettre tes potions.






     JE DISAIS DONC FIGUREZ-VOUS. Figurez-vous. Qu'il existe un philtre d'amour dans Harry Potter, répondant au doux petit nom d'Amortentia, et qui de manière assez intéressante, exhalerait pour chacun et en vrac les odeurs qui nous touchent le plus. Alors évidemment On ne pense pas que le tout formerait un parfum construit idéal comme on en rêverait, il s'agirait plutôt d'une vaste explosion de madeleines de Proust, de goûts alimentaires et d'odeurs, corporelles ou directement liées (par exemple... via un parfum) à la personne qui nous attire.







Horace Slughorn : Vous l'avez identifiée, je suppose, grâce à sa couleur nacrée caractéristique ?

Hermione Granger : Et à sa vapeur qui s'élève en spirales très reconnaissables. On dit qu'elle a une odeur différente pour chacun de nous, selon ce qui nous attire le plus. Moi, je sens un parfum d'herbe fraîchement coupée, de parchemin neuf et...

Ses joues rosirent un peu et elle préféra ne pas terminer sa phrase.
 
— Premier cours de potions de sixième année





     Aaaaaaaaah, bah, clairement là on est loin de la fougère aromatique ou du boisé-hespéridé hein ? Il faut bien plus que claquer des doigts parfumé de One Million pour faire tomber Emma Watson – ou n'importe qui d'autre, en fait.

     Sur la fin, Hermione y sent quelque chose de difficile à avouer. Sans doute un élément un peu tabou : une odeur corporelle, une transpiration légère, un cuir chevelu ? C'est vrai qu'on garde pour soi ce genre de détails qu'on affectionne, car c'est communément admis comme "sale", pourtant lorsque cela émane d'une personne qu'on aime, c'est peut-être l'un des souvenirs les plus précieux. Il semblerait donc que les points de suspension fassent référence au musc personnel vintage de Ron après un entrainement de Quidditch.



     Un peu plus loin, on a le sentiment masculin d'Harry sentant l'Amortentia : "la tarte à la mélasse, l'odeur du bois des manches à balai et un arôme de fleur qu'il pensait avoir déjà senti au Terrier"

     Ce dernier élément est moins troublant et bien plus propre. Normal : la potion lui révèle avant qu'il ne le réalise lui même, les sentiments inconscients qu'il éprouve pour Ginny. Et on peut en déduire deux choses.


fleur blanche non-contractuelle.*



     PRIMO : Ginny est quand même LA perfumista de la saga (you gooo sister), son parfum est le seul dont on parle sur 7 bouquins, je mise à fond sur un gardénia*. 

     SECUNDO : contrairement à Ron, ce n'est pas son odeur corporelle qui est retenue par Harry mais son parfum. L'accessoire se substitue au principal, l'inconscient de Harry a imprimé sans se poser de question que ce parfum = Ginny. Ce qui est intéressant et illustre très bien le vecteur sentimental que peut incarner un parfum tout simple.





     Anyway, je terminerai par rappeler :



Horace Slughorn : Bien sûr, l'Amortentia ne crée pas vraiment un sentiment d'amour. Il est impossible de fabriquer ou d'imiter l'amour. Non, elle produit simplement une forte attirance ou une obsession. C'est sans doute la plus puissante des potions qui se trouve dans cette salle.



     Vous voyez ? Si même dans un monde où des dragons crachent du feu les philtres d'amour n'existent pas, n'espérez rien de votre Hypnotic Poison.




BONNE SAINT VALENTIN A TOUS.




mardi 4 février 2014

"Si tu ne finis pas ton assiette"

"Si tu ne finis pas ton assiette, tu ne sortiras pas de table !"

The Tree of Life, T. Malick
Parfois je songe à la vigueur primitive de l'odorat, sa capacité à figurer par l'odeur la comestibilité - ou non - d'une chose. Je sens par un flash immédiat l'odeur de la sardine collée sous mes ongles deux jours après ce si long repas où je ne pouvais pas quitter la table avant que l'assiette soit vide. Manger. Cette odeur - cette puanteur ! - ne pouvait pas évoquer quelque chose de sain. Certes, les doigts fouillent partout, mais autant j'étais capable d'apprécier la pellicule moite qui se fondait au métal hurlant de mon jeu de clef, avec son odeur de cire, de rouille tout juste réveillée et presque piquante, de sel sur macadam humide ; autant celle des restes de sardines ne m'évoquait que le rejet. Et je vous fais grâce de la bouillie olfactive lorsqu'il fallait ensuite éplucher les clémentines, et qu'aux carcasses infusées sous les ongles venaient s'ajouter des envolées grinçantes qui ne faisaient que raviver les piqures sous-marines. Pourquoi est-ce que l'odorat ne s'arrête qu'à la nourriture ? Vivre ? Mais... mais respirer c'est plus important non ? Et boire ? Boire c'est plus important ! Et quoi de plus inodore que l'air pur que l'on respire, qui décrasse l'intérieur du corps et vient chatouiller chaque parcelle de peau à chaque bouffée ? Quoi de plus inodore que l'eau que l'on boit et qui vient danser hasardeusement de notre palais à notre gorge pour finalement réchauffer un estomac qui ne demandait qu'à tromper l'ennui ?

Alors que les aliments sont si compliquées à sentir. Rien ne va. On sait depuis Must et Obsession que la note verte sur l'accord oriental c'est dégueulasse, et on aura beau vouloir lier le tout à un accord floral, innover dans toute notre prétentieuse jeunesse, c'est cacophonique, c'est tout. Par contre, déglutir une bouchée de haricots verts avec une cuisse de poulet fraîchement farcie, ça ne choque personne, tout va bien. Déjà, monsieur, il manque un beau coeur qui viendra fondre tes deux affaires. Et par pitié, donne une assise à ta note ! Non mais c'est quoi ces trois herbes qui se battent en duel sur ta volaille ? Regarde là celle là, elle est en train de chercher vainement une matière grasse pour déverser sa vergogne aromatique, là où le mordant du haricot reste dans son monde peuplé de gazon, d'écorces et de rosée. L'autarcie, voilà ce qui lui faut à ton haricot.

The Tree of Life, T. Malick

Quand je pense que les arbres n'ont pas à se taper les remugles de vinaigre crépitant, les chèvres chauds, ces bourreaux qui harnachent chacun de mes nerfs olfactifs à une poutre brune tachée de pourpre. Et les arbres ? Ils sentent les arbres ? Nan parce que eux, hormis l'air, le Soleil et l'eau ils sont pépères quoi... Mais attends, quand je porte Mitsouko, les arbres ne me sentent pas tu veux dire ? Attends attends... Comment ça ? Ca va faire vingt ans que je leur fais des clins d'oeil appuyés et eux, grands seigneurs, n'arrivent même pas à cerner l'anecdote parfumée ? Et tout ça parce qu'ils n'ingèrent pas. C'est pas juste pour eux. Est-ce une contrepartie ? Parce qu'ils échappent aux laids orientaux verts de la gastronomie, on leur ôte leur odorat ?
Mais les arbres, il y a plein de choses qu'ils ne font pas mais que nous nous faisons. Pourquoi avoir touché à l'odorat ? Et si moi il y a des choses que je ne fais pas et que les autres font, on va m'enlever l'odorat tu penses ? Mais dis papa, pourquoi alors est-ce que les arbres ils ne me sentent pas ? En fait, j'ai compris. L'air et l'eau servent à vivre, ça on est d'accord. Manger, ça me permet juste de garder mon odorat. "Si tu ne finis pas ton assiette, tu ne sortiras pas de table !". Je m'en fous en fait, j'ai la fenêtre en face de moi et le Soleil est toujours là. Et au pire après c'est la nuit aux lueurs noires teintées d'orangé.
"Si tu ne finis pas ton assiette, tu ne sentiras plus la table !".
D'accord papa.
J.